lundi 9 février 2009

ILS ONT VECU A MES COTES

On est loin de penser à tout ça, quand on a seize, dix-huit et vingt ans. Les professeurs nous les présentent, nous les brossent à grands traits, nous les étudions un peu, si peu; on s'aperçoit quarante, cinquante ans plus tard qu'ils nous ont accompagné tout le trajet. Les voici.



Homère. Il me faudra, avant de mourir, terminer la lecture de l'Iliade et l'Odyssée. "L'aurore aux doigts de rose". Achille. Ulysse. Hector. Hélène. Paris. Troie. Je tremblerai, à cinquante-cinq ans, quand Kelly me montrera le tombeau d'Agamemnon et la porte aux Lions.



Xenophon. Oublié d'une multitude. Le premier reporter. Nous a rapporté " La retraite des dix-mille". "Thalassa, thalassa."



Socrate. La maïeutique, l'art de faire accoucher les esprits. La cigüe. Les Athéniens d'aujourd'hui nous montrent l'olivier sous lequel Socrate enseignait. L'indépendance d'esprit.



Platon. La théorie des cavernes. L'intuition d'un moteur suprême. Ses dialogues. Celui, le Criton, je pense, relatant la mort de Socrate.



Aristote. Un de mes bons amis. "L'intestin des cerfs est si fragile qu'un simple coup de pied dans le ventre peut le perforer". "Le bonheur résulte d'une activité bien faite". La Logique. Raisonner justement. La politique est la plus noble des sciences. Les péripatéticiens. Il y a un moteur suprême.



Hérodote. "L'Egypte est un don du Nil". Je ne cesserai de penser à Hérodote quand je visiterai le pays des pharaons en février 2008.



Pythagore. Son théorème. On oublie souvent de nous en parler à la petite école au moment du carré de l'hypothénuse. Un grand géomètre, ne pas l'oublier.



Archimède. "Tout corps plongé dans un liquide en ressort mouillé", avions-nous coutume de dire au Séminaire. Il mourut à Syracuse, de la main d'un tyran.



Sénèque. "J'en connais beaucoup qui eurent plusieurs amis, mais à qui l'amitié a manqué." M'accompagne sur le tard, mais pas trop tard, grâce à un cadeau de Dédé: Lettres à Lucilius. "Je ne tremblerai pas, au moment suprême."



François Villon. "La Ballade des Pendus". J'avais seize ans. C'est le poème de Villon que l'abbé Audet nous avait cité en exemple. Je fus tout de suite séduit par François de Montcorbier, mais ne me rendis compte, que bien des années plus tard, que Georges Brassens avait mis en musique sa"Ballade des dames du temps jadis".



Molière. Nous avions quinze et seize ans. Collège Saint-Edouard. Le frère Pierre, un avant-gardiste, nous propose de monter "Le malade imaginaire". J'héritai du rôle de monsieur Diafoirus, le médecin. Plus tard, au Séminaire, nous jouerions "Monsieur de Pourceaugnac". Je n'étais pas un acteur talentueux. Mais "Castigat ridendo mores" ne m'a jamais quitté.



Blaise Pascal. Les "Pensées", le Jansénisme, Port-Royal. Un des grands de l'Hexagone. "L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant."


Descartes. "Je pense, donc je suis." Faire "tabula rasa". Le cartésianime.

Corneille. Le Cid. "Aux âmes bien nées la valeur n'attend point le nombre des années." C'était la pièce à l'étude, mon année de Rhétorique. L'autre pièce, c'était Britannicus, de Racine.

LaFontaine. Les premières fables apprises par coeur... On a dix, douze ou treize ans. Quand le professeur nous les fait déclamer devant la classe. Fou-rire. La Cigale et la Fourmi. Le Chêne et le Roseau. "Rien ne sert de courir, il faut partir à point." Les années passent... La Laitière et le Pot au lait. Le Meunier, son Fils et l'Ane. La Mort et le Mourant. Quarante ans plus tard, j'arpentais le cimetière du Père Lachaise à la recherche des stèles de Molière et La Fontaine. La Fontaine, encore aujourd'hui, est le plus lu des écrivains français.

Victor Hugo. Ses grands romans. "Le cimetière marin". "Une union de trop tôt avec trop tard". On dit qu'un million de français suivirent son cercueil à Paris le jour de son enterrement. J'envierai jusqu'à la fin un tel talent.

Charles Péguy. Je fus séduit par son style. "Moi, je bâtis des cathédrales."

Alphonse Daudet. Me fut présenté au Petit Séminaire. La Chèvre de Monsieur Séguin. Les Trois Messes Basses du curé de Cucugnan. L'Arlésienne. Je crois avoir lu toute son oeuvre. L'un des écrivains que j'ai relus. Je visiterai son moulin lors d'un séjour dans le Midi.

Roger Martin du Gard. Grâce à l'abbé Jean-Paul. "Jean Barois". Nous allions avoir vingt ans.

Félix-Antoine Savard. C'est l'abbé Jacques qui me le présenta. "Menaud, Maître Draveur." J'ai senti que je ne pouvais continuer à vivre sans m'imprégner de toute son oeuvre. J'ai ramassé tout ce que je pouvais chez Fidès, à Montréal, et j'ai emporté ça en vacances. J'aurais pu être son ami.

Max Gallo. Ai repassé l'histoire de France, en sa compagnie. Pas un grand écrivain, à mon avis. Pourtant a été nommé académicien...
Harvey Pennick. Ce nom ne te dira rien, lecteur. Un vieil et austère, humble professeur de golf résidant à Austin, Texas. A l'origine de deux livrets traitant du golf et de l'enseignement du golf. The Little Red Book et The Little Green Book. "Take dead aim." " The student must be ready for the teacher to appear." Un autre qui, à la suite de Thomas d'Aquin, a parlé de la docilité comme étant la première qualité de l'étudiant.

Daniel Pennac. Connu sur le tard, par son livre "Chagrin d'école", acheté impulsivement, avant de prendre un avion. J'aurais aimé être son ami.
Voilà. J'ai à peu près fait le tour. J'en ai oublié, sans doute. Heureusement, ce texte est aisément modifiable! Hasta pronto!
Delhorno

















dimanche 8 février 2009

CES MOTS AIMES

Il y a de ces mots qui vous suivent toute une vie. Mon ex-voisin d'en face employait le mot VERSUS à toutes les deux ou trois phrases, pour ne pas dire à toutes les sauces; il est maintenant devenu maire de Varennes; on lui a donné un micro... Ses échevins doivent en entendre de toutes les couleurs! Ma soeur, depuis qu'elle est grand'mère d'Elizabeth, s'est prise d'affection pour MIGNONNE. Je me fais donc un devoir de m'informer de la petite-fille de la grand'mère! Je suis certain de recevoir ma dose hebdomadaire de "MIGNONNE". Chacun a ses travers... Certains, quand ils ont découvert l'anglais, truffent leur discours de YOU KNOW, BY THE WAY, NEVER MIND. D'autres, c'est l'espagnol. Ils viennent de découvrir HASTA LUEGO.


Je me livre donc à cet exercice: regrouper les mots que j'ai particulièrement chéris depuis dix, vingt, trente ou quarante années.


MISTALAGUINO: tiré d'une pièce de Félix Leclerc que monsieur Desmeules nous avait fait jouer au Petit Séminaire. J'en ignore totalement la signification. Google n'y trouve rien. Je crois que c'est la sonorité qui m'a accroché.


GROUCHE: même provenance. Un petit côté slave, peut-être? M'a suivi presque cinquante années.


TOPINAMBOUR: vient de ma mère. Elle le vociférait à notre endroit quand elle perdait le contrôle. "Espèce de topinambour". Ce n'était pas toujours facile d'élever quatre garçons. Je regrette maintenant de ne lui avoir jamais demandé d'où elle le tenait. Ca m'a pris des années à savoir que c'est un légume.


SOUS-OFF: une autre invective que je tiens de me mère. Plus diaphane, celui-ci.


GUADALAJARA: pour la sonorité, sans doute. Il semble qu'y vivent les plus belles mexicaines au monde.

MONTEVIDEO: estuaire du Rio Plata. Depuis un livre que j'ai lu, adolescent, sur l'affaire du Graf Spee. Une chanson aussi, chantée par un Uruguayen, dont le DVD n'existe plus dans ma discothèque, volé, je pense, par ma fille.

CONJONCTURE: attiré par son côté ramasse-tout, je crois. "l'ensemble des affaires, des problèmes et des paramètres dont il faut tenir compte".

ECORNIFLER: la sonorité, un petit côté sourieur. Un écornifleur, c'est un voyeur, mais au niveau de l'audition et de l'odorat.

PIROCHE: utilisé par ma belle-mère. Une oie. Je l'affectionne d'autant plus que mon père marchait "comme une piroche" et que maintenant je marche comme mon père.

SALAMANCA (QUE): découvert sur le tard, en étudiant l'espagnol à Alicante. L'une des plus vieilles universités d'Europe. Il faut le prononcer à l'espagnole. Il rentrait dans mes projets d'y aller étudier quelque chose avant de mourir. Que j'aimerais, en revenant au Saguenay, écrire: "Je fus à Salamanque".

MARACAIBO: j'ignore pourquoi. La sonorité, sans doute.

BOMBEZITE: il te fera sourire, ce mot, lecteur. Larousse l'ignore complètement. Utilisé par mon père, par notre phratrie; l'équivalent de "made in Japan" dans les années cinquante et soixante.

CONSENSUS: je l'ai utilisé à profusion. Sans doute que j'aime le résultat du mot...

BALKANISATION: c'est sa signification, je pense, qui m'a appâté. Bourré de connaissances, ce mot. Il faut connaître les Balkans, ce qui s'est négocié à la fin de la Première Grande Guerre, le maréchal Tito, Sarajévo, Gaétan Boucher, la Macédoine, la Serbie, le Kosovo, Milosévic...

VALPARAISO: l'exotisme, peut-être. Je me souviens m'être dit, des années, que je ne mourrais pas sans avoir vu Valparaiso.

APPARATCHIK: j'adore encore ce mot russe et sa connotation de médiocrité; il m'a permis, au fil des ans, d'évacuer plus ou moins élégamment la rancoeur accumulée envers les fonctionnaires du ministère de la Santé.

RATATOUILLE: employé dans la famille de ma mère. L'équivalent du "racaille" de Sarko.

PERESTROIKA: Bernard Derome l'a dit une fois, et il est entré dans ma tête sans jamais en ressortir. La tache de vin sur le front de celui qui l'a faite.

SORBONNE: sans doute parce qu'elle faisait partie de ma fourchette de rêves.

PIPERACILLINE: quel beau nom pour un antibiotique!

mercredi 4 février 2009

MA CARRIERE DE HOCKEYEUR

J'avais cinq ans. Maison de mon grand'père François sur la Cinquième Avenue à Port-Alfred. Nous habitions le logement du deuxième étage. Cet hiver-là, j'avais découvert l'existence de Maurice Richard. Comment? En entendant mon père et mes oncles parler de hockey, sans doute. Car je ne savais pas encore lire et la télévision n'avait pas fait son apparition. Le soir dont je me souviens, j'étais seul et je lançais des rondelles sur le mur de la maison, alors qu'on n'y voyait à peine. Vire-voletant autour de moi-même, je m'essayais à déjouer un Boston imaginaire, tout en me convainquant qu'un jour je serais la copie-conforme du Rocket!

C'est ainsi qu'elle a commencé, ma carrière de hockeyeur.


Les pères de cette époque construisaient des patinoires extérieures en arrière des maisons. C'est là que nous jouions. Pour rondelles, des galettes que nous avions découpées à l'égoïne sur des rondins de bouleau. Des hockeys tout d'un bout achetés... je ne sais plus où. Des équipes de "p'tits-gars", donc. Les familles étaient nombreuses: il n'était point difficile de réunir deux équipes. Ça finissait souvent en pleurs, comme cette fois où mon ami Jacques reçut la rondelle sur un oeil et s'enfuit chez lui en courant: l'hématome était tellement gros que nous ne voyions plus son oeil.


Mutt ne fut pas en reste: il nous glaça "à la hose" un grande patinoire derrière la maison. Dieu qu'elle était belle et grande, notre patinoire. L'inconvénient, c'est qu'il fallait la gratter lors des bordées de neige. Le temps passait vite sur ces heures glacées: nous étions heureux, Dédé, moi, nos amis, sans que nous nous posassions jamais la question.

En 1950, la Ville de Port-Alfred construisit "Le Palais Municipal". Une patinoire couverte, un "palais", à proprement parler, dont le joyau était une glace artificielle. Nous n'avions droit d'y patiner que les samedi matin. C'était le "free for all". Rien de planifié, rien d'organisé. Des dizaines de joueurs de tous les âges, divisés en deux équipes, les plus vieux, évidemment, comptaient les buts et faisaient la loi. C'est là, le samedi matin, que je vis s'épanouir les meilleurs hockeyeurs baieriverains. J'étais un joueur médiocre, en fait, mais intérieurement je me pensais toujours un Maurice Richard en devenir.

Quelquefois, nous montions au Collège St-Edouard jouer sur la patinoire des Frères. Moments inoubliables. Pas d'arbitre, pas de "plus vieux", que des amis de notre âge. Les parties duraient des heures, des heures de pur bonheur. A la brunante, il fallait descendre la côte de la Quatrième Avenue, en patins!, alors que nous étions fatigués. Nous rentrions à la maison les joues rouge-tomate et l'appétit insatiable. Lulu avait fait des "bonsses" et nous en mangions jusqu'à en être malades. Le samedi soir, quelques heures plus tard, c'était le hockey des Canadiens: nous n'aurions pas manqué ça pour tout l'or du monde. Mutt trônait, dans le coin de la salle-télévision, assis dans le fauteuil vert-foncé, fumant des Craven A, et nous, sa cour, nous l'entourions. C'était sacré, ce hockey du samedi soir. Maman n'aurait jamais osé nous le faire manquer. L'oncle Roméo, lui, regardait le film qui passait à l'autre canal; Mutt en pensait que cet oncle étranger n'était pas un vrai mâle... Ces années-là, le Canadien gagnait tout le temps et, donc, nous nous couchions heureux tous les samedi soir.

Moi, je ne savais pas, en ces temps-là, qu'il faillait pratiquer pour exceller dans un domaine. Il me faudrait des années pour découvrir l'astuce. Je pensais que je saurais tout dès la première seconde et que j'excellerais, sans jamais m'efforcer, dans tous les domaines que j'aborderais. Sans doute parce qu'il en était ainsi à l'école: je comprenais tout du premier coup et n'avais pas besoin d'étudier tellement. Gilles D. n'était pas comme ça. Il adorait le hockey! Il passait des heures sur la petite patinoire qu'Edmour lui avait faite devant l'entrée de leur garage. Il pratiquait ses "slap shots"! Cassait beaucoup de bâtons que son grand'père lui réparait. Ça ne lui coûtait pas cher... Moi, je me disais que plus tard je m'y mettrais, et que j'excellerais aussitôt. Gilles D. aima tellement le hockey qu'il y sacrifia toute sa jeunesse et même ses études, lesquelles n'aboutirent jamais.

Il y avait deux équipes de hockey au Collège Saint-Edouard: les Crans et les Caps. Je fus sélectionné par l'entraîneur des Caps. Je manquai beaucoup de parties: je me sentais mal à l'aise dans ce monde du hockey. On y sacrait, on y manquait de ce fini que mère m'avait enseigné. Un soir, je jouais à la défense; je bloquai un but certain, tout juste devant la ligne des buts. Hermel Larouche, l'autre défenseur -que je craignais, car il était déjà un homme et avait commencé à fumer- me lança:

-C'est beau, Ti-Gars!


Il ignorait jusqu'à mon nom! Ça me fit grand bien, cependant, et je me sentis un rouage important de l'équipe. Hermel quelques années plus tard deviendrait le trompettiste des "Gendarmes".


Petit Séminaire de Chicoutimi. Je ferai partie de quelques équipes. Dont celle qui jouait contre les "Tout Nus" de St-Joachim et les "Brocs" de l'Ecole d'Agriculture. Je serais un "plombier", un joueur de troisième et quatrième trio. Je m'apercevrais alors que j'aurais dû pratiquer davantage, fignoler mon coup de patin et, comme Gilles D., pratiquer mes lancers. Nous jouerions sur des patinoires extérieures et les saisons ne seraient très longues. Pensionnaire les deux premières années, je deviendrais "externe", ce qui mettrait fin à ma carrière de hockeyeur.

Université Laval. Faculté de Philosophie. Cette ligue intramurale regroupant les diverses facultés. C'était compliqué de jouer au hockey ces années-là. Il n'y avait pas de glace sur le campus. Nous devions nous rendre à l'autre bout de la ville. Les philosophes n'étaient pas de gros joueurs de hockey... Nous perdîmes toute l'année. Je crois avoir été le seul ou l'un des rares de la faculté à avoir scoré cette année-là.

Faculté de Médecine. Même ligue intramurale. Je jouais sur le deuxième trio en compagnie de Marcel Germain et d'André Fleury. Je me rendis compte que j'aurais pu devenir un meilleur joueur si... Mon fait d'armes cette année-là? Un tour du chapeau! Trois buts que je n'ai jamais oubliés, dont un sur un lancer du poignet d'une vingtaine de pieds. En fut récompensé par la brasserie Dow, qui me remit un trophée dont, plusieurs années, je ne pus me séparer. Là encore ma saison ne fut pas très longue: la mononucléose infectieuse m'accabla et me mit hors de combat. "Kissing disease". J'avais rencontré à la Baie une belle fille blonde que je ne pouvais m'empêcher d'embrasser et qui envahirait mon être. J'abandonnai le hockey quand on nous amena dans les hôpitaux: le temps manquait, il y avait des risques de blessures, bref, toutes les raisons étaient bonnes.

CriCri nous arriva. Il eut bientôt six ans. Je l'inscrivis à Scadia, les cours de hockey du samedi matin dispensés par la Ville de Chicoutimi. Nous devions nous lever de bonne heure le samedi matin! Cinq heures. La démarche avorta très tôt. CriCri ne semblait pas aimer le hockey passionnément.

Ce fut ensuite Djé. Avec lui, ce fut une autre histoire. Il fit tout son hockey mineur dans les ligues de la Ville. Je lui achetai un but que j'installai à côté de la maison. Des rondelles pesantes, afin qu'il pût pratiquer son lancer du poignet et viser des cibles sur le but. Le Djé était plus talentueux que son père... Meilleur patineur, meilleure vision du jeu. Je me rappelle d'un but qu'il compta à St-Ambroise, un lancer du poignet du dedans du grand cercle rouge: une explosion! Personne dans les estrades ne l'aurait cru capable d'un tel lancer. Des heures de pratique.

Voilà. Je serai aussi associé au hockey Junior Majeur, avec les Saguenéens. Mais, ceci est une autre histoire.

dimanche 25 janvier 2009

MES MAITRESSES D'ECOLE

Non, je ne vous ai jamais oubliées. Je me rappelle de tout: de vos noms et prénoms, de cette année où vous fûtes ma "Maîtresse", de ce temps où nous nous aimions.

Collège Saint-Edouard, celui que vous aussi n'avez sans doute jamais oublié. Oui, la plus grosse bâtisse de Port-Alfred, la Consol exceptée. Port-Alfred, le vocable, a presque disparu, englouti dans l'enfer des fusions de villes et villages. Il a fait place à "La Baie", ce qui pouvait aller encore... Maintenant on dit "Saguenay", du nom de la rivière, du comté voisin et de la région. Quelle originalité! Le Collège existe encore, lui, reconditionné, c'est vrai, sur cette colline qui surplombe la Baie des Ha! Ha! et qui me parut si haute, presqu'inaccessible, ce premier jour de septembre que je la gravis pour commencer l'école.

Dieu que c'était important, dès la fin de l'été, de connaître le nom de son institutrice. Certaines étaient plus désirables que d'autres et nous n'obtenions pas toujours l'objet de nos désirs... Nos mères nous disaient que ce n'était point grave, qu'il y aurait pire que cela dans la vie, que cette maîtresse indésirée deviendrait, en raison de qualités cachées, notre préférée! On disait alors "Maîtresse d'école".

-Qui t'enseigne cette année?
-C'est la maîtresse Bureau!

Le vocable "maîtresse" dura longtemps, presque tout mon primaire et une grand partie de mon Séminaire. Les syndicats de professeurs naquirent ensuite... Nos "maîtresses" devinrent des "Institutrices" et finalement des "Professeures". Elles portèrent un uniforme un certain temps. Qui n'a plus cours. Qu'elles avaient "l'air fin" dans leur uniforme à blouse blanche! Qui étaient-elles? De jeunes femmes, au début de la vingtaine, quelques-unes plus âgées, célibataires pour la plupart, car les femmes des années cinquante "restaient à la maison" quand elles se mariaient et enfantaient. D'où venaient-elles? Du même village. Des voisines, des cousines, les filles des "Messieurs" qui travaillaient avec Mutt à la Consol.

Non, je ne vous ai jamais oubliées, mes chères maîtresses, votre souvenir, dont vous m'avez imprégné, m'a suivi au cours du demi-siècle d'ensuite. Il n'y a pas d'année au cours de laquelle je n'ai pas pensé à vous, à votre sourire, à votre patience. Et jamais je n'ai caché que je vous ai toujours aimées et admirées. Votre patience, oui, votre ardeur et votre insistance. Endurer ces cancres de ma jeunesse qui ne comprenaient jamais rien. Répéter, répéter. Dieu que j'en ai entendu de ces répétitions destinées à ceux qui n'avaient pas compris du premier coup! Et pas une fois n'ai-je senti que vous les humiliassiez, que vous les méprisassiez. Sans compter que je savais que moi, j'étais votre préféré!

Je chercherai cet amour, ne le trouverai que rarement, au cours du reste de mes années d'étude. Ce seront des hommes, des Frères des Ecoles Chrétiennes, des prêtres séculiers du diocèse de Chicoutimi et des médecins laïques qui m'enseigneront par la suite. Les hommes de cette époque, faut-il l'écrire, ne savaient pas vous faire sentir qu'ils vous aimaient; cela, je ne l'apprendrai que beaucoup plus tard.  


Première année. Gertrude. M'enseigna la "souris qui fait i". Sous son égide, -"égide", c'était le nom du manteau d'Athéna, la déesse de la sagesse, la déesse tutélaire d'Athènes- je passai mes premiers examens. "C'est mon premier de classe" susurra-t-elle à sa soeur, qui lavait la vaisselle tout à côté. J'avais été malade, en effet, et n'avais pu me présenter aux examens. Gertrude m'avait donné rendez-vous à son domicile, le soir après souper, histoire que je ne rate pas mes examens. Verrions-nous ça aujourd'hui? De retour à la maison, assis dans la chaise berçante à côté du poêle à l'huile, je racontai l'histoire à ma mère qui sembla ne pas y croire: "La maîtresse a dit que j'étais son premier de classe!" Elle n'enseigna pas tellement longtemps, à ce que je sache. Se fit infirmière à Québec. Je ne l'ai jamais revue. Probablement décédée.

Deuxième année. Suzanne. Ses cheveux étaient crépus, d'un noir-corbeau. Je ne saurai, que bien des années plus tard, qu'elle était créole. Son père, Ernest, était venu de Martinique ou de Guadeloupe travailler à la Consol. Je deviendrai ami avec ses deux frères, Emile et Michel. Deuxième année sans histoire. Oh! Si! Ce petit garçon qui était assis dans le même banc que moi et que j'aimais bien... Il ne termina pas l'année. Malade. Bien des années plus tard, j'apprendrai qu'il avait souffert de tuberculose, qu'on l'avait envoyé au sanatorium. Il dut reprendre sa deuxième année deux ans plus tard.

Troisième année. Monique. Dieu qu'elle était belle. Toujours bien mise. Rouge à lèvre et parfum. Elle sentait bon. Elle était la soeur de ma tante. Je me rendis compte durant son année que les femmes existaient, et que je les aimerais. Elle se maria avec une espèce de taupin d'Arvida, un rustre, et toujours je me demanderais, sans doute par jalousie, ce qu'elle lui avait trouvé.

Quatrième année. Cécile. Sans doute celle qui m'aura le plus marqué. Par sa bonté, d'abord, laquelle transpirait de son être. Par sa patience et son insistance, ensuite: elle voulait tant que nous apprenions. Cécile, liras-tu jamais ce blogue? Tu me fis prendre conscience, -était-ce prémédité? par quelle prémonition?- des talents qui m'étaient venus avec la vie, un matin qu'après des semaines d'absence, j'avais pu quand même demeurer le premier de ta classe. Non, Cécile, je ne t'ai pas oubliée. Je penserai à toi tout au long des cinquante années suivantes. Mon souvenir aura été bourré de respect  pour ce que tu fus pour moi. Nous perdîmes un élève, cette année-là. Roger... Tumeur au cerveau. Mon premier contact avec la mort. Malade peu avant Noël, il n'était plus là au retour, après le Jour de l'An. Ma mère avait été élevée à côté de la maison familiale de son père. Il n'y avait pas de salons mortuaires à cette époque, de sorte que toute la classe défila à la queue leu leu devant le cercueil de Roger dans le salon familial. Te rappeles-tu, Cécile, de cet après-midi où j'avais laissé une gomme sur le siège de Serge G. qui étrennait de belles culottes d'étoffe? Il en était fort offusqué, pour ne pas dire enragé. Quant à toi, tu n'étais pas très contente.

Cinquième année. Année curieuse. Victorine. Elle ne termina point l'année. En fait, elle la débuta à peine. Une blondinette. Toute petite. Elle peinait à obtenir en classe qu'on l'écoutât. Que devint-elle? Mystère et boule de gomme! En tout cas, chère Victorine, c'est à toi que je suis redevable d'avoir fréquenté une première fois l'Encyclopédie. Tu m'avais apporté ces gros livres de ton domicile. Et, je t'ai toujours respectée par la suite. Nous avons eu quelques remplaçantes les semaines qui suivirent. Après Noël, si ma mémoire ne me joue pas de tour, c'est Cécile qui termina l'année de Cinquième.

Sixième année. Marguerite. Je te prie, Marguerite, pardonne-moi. Je ne fus pas un élève très gentil. En fait, il me manqua cette année-là la plus grande qualité de l'élève, selon Thomas d'Aquin: la DOCILITE. J'étais, comme disait ma mère, rendu à l'âge ingrat. Vers la fin de l'année, je fis part à Marguerite que mon frère et moi entendions jouer au golf l'été qui s'en venait. Elle me dit qu'ils avaient à la maison des bâtons de golf à vendre. Je relayai l'information à Mutt et Lulu. C'est ainsi que nous achetâmes des bâtons de golf en bois. Oui, en bois! Les tiges étaient de bois fabriquées. Les cuillers étaient en fer, un fer un peu simpliste, un peu primaire, par les standards d'aujourd'hui. Dédé et moi partagions un sac et nécessairement nous allions jouer ensemble. Nous apprîmes le golf tout seuls. Dès les débuts, je développai un "slice" qui me suivrait des années et j'en serais des années humilié! Le Taon, notre jeune frère, troqua ces bâtons de bois en notre absence, quelques années plus tard. Tu n'aurais jamais dû, Le Taon, car j'en ai vu de semblables au musée du golf à St-Andrews.

Voilà. Comment conclure? Je crois avoir tout dit. Le pire, c'est de ne les avoir jamais revues. De n'avoir jamais eu l'occasion de dire "Merci! Merci mille fois, du meilleur de moi-même!" Sauf à Cécile, que j'ai rencontrée à quelques reprises et pour laquelle j'aurais grimpé l'Everest. Auront-elles jamais su qu'elles m'ont accompagné toute ma vie d'adulte et que je leur suis redevable d'un bonne partie de ce que je suis devenu?

Delhorno

vendredi 23 janvier 2009

1759

C'est à la petite école, au collège Saint-Edouard, que j'ai eu vent de l'affaire. Les Français, dont nous avions été, étaient les bons. Les Anglais étaient les méchants, nos ennemis et des sans-coeur  dont les descendants habitaient maintenant sur les hauteurs de Port-Alfred et commandaient à nos parents à la Consol. Les Français auraient été trahis par un des leurs, qui aurait dévoilé aux Anglais comment monter sur les Plaines. A partir d'alors, nous avions été les vassals des Anglais, qu'il fallait détester.

Ce n'est que plus tard, au fil des ans et des lectures, que j'apprendrai la vérité.
1. La Batailles des Plaines fut perdue par les Français en raison de leur propre incurie. Le Canada et l'Amérique Française du Nord n'intéressaient que fort peu le roi de France, qui n'y fit point parvenir les navires,  les troupes et l'intendance nécessaires à sa défense.
2. Les Français n'étaient pas blancs comme neige dans cette affaire: ils avaient sévi en Nouvelle-Angleterre, attaquant les villages et massacrant les populations de concert avec les Sauvages.
3. La tactique du marquis de Montcalm, ce matin de septembre, est discutable: n'aurait-il pas pu laisser les Anglais hors les murs et les laisser geler dehors davantage. N'a-t-il pas précipité le combat?
4. Le Canada n'était pas perdu après les défaites de 1759 et 1760. La France, qui eut le choix, préféra garder la Martinique et la Guadeloupe.
5. Nos ancêtres, quelques années plus tard, firent front commun avec les vainqueurs anglais quand les Américains attaquèrent au sud de Québec et à Châteauguay, sous prétexte de libérer les Canadiens.
6. Le sang de plusieurs Québécois actuels est "contaminé" du sang des vainqueurs de 1759: ceux-ci, en grand partie, restèrent parmi nous et marièrent des Québécoises. Les Blackburn, par exemple, qui ont proliféré en Charlevoix et au Saguenay.
7. Ce sont malheureusement des Anglos qui ont bâti le Saguenay que nous connaissons. Nous n'étions que des cultivateurs sans-le-sou jusqu'à l'arrivée des papetières et d'Alcan. Ils ont changé le mode de vie chez nous. C'est à leur exemple que nos fils sont devenus ingénieurs et comptables.
8. Les Anglos nous ont apporté le golf, le curling et leur langue. Qu'y a-t-il de mal à parler deux, et plus de deux langues?
9. La civilisation anglo-américaine est, à bien des égards, admirable et comparable, sinon supérieure à celle des Français de France.
10. On commémore annuellement en Europe des batailles célèbres: Waterloo, Austerlitz. Des "belligérants" des deux côtés, gagnants comme perdants, s'y rendent spontanément. Je n'ai pas entendu le Président français déchirer sa chemise sur la place publique parce que des Français revêtaient les uniformes de l'Empire pour aller revivre Waterloo contre Prussiens, Russes et Allemands.

La Péquiste Agnès Maltais et plusieurs politiciens québécois fustigent présentement ceux qui vont participer ou simplement regarder une reconstitution de la défaite de 1759. Ont l'air d'oublier que, bien reconstituée, la défaite des Plaines pourrait se transformer en victoire sur le plan économique et touristique... Finalement, en ce qui me concerne, la défaite de 1759 est oubliée et enterrée. J'admire Français et Anglais, dans ce qu'ils ont de mieux, je parle les deux langues, et... "JE ME SOUVIENS QUE, NE SOUS LE LYS J'AI GRANDI SOUS LA ROSE."

lundi 19 janvier 2009

L'UNIVERS M'EMBARRASSE...

...ET JE NE PUIS SONGER
QUE CETTE HORLOGE EXISTE
ET N'AIT POINT D'HORLOGER.



C'est de Voltaire. Titre ronflant, probablement même prétentieux, quand mon lecteur jaugera la hauteur et la profondeur de mon propos du jour. En d'autres termes, qui tire les ficelles?  Mais surtout, y a-t-il vraiment quelqu'un qui tire les ficelles?



Je jouais du saxophone baryton dans l'orchestre de jazz du Petit Séminaire entre 1961 et 1965. Saxophoniste médiocre, j'aimais néanmoins la musique. Je n'avais pas encore compris à cet âge qu'il faut mettre du temps pour atteindre l'excellence. J'ai saxophoné quatre ans en effleurant mes partitions, sans pratiquer mes solos plus qu'il ne fallait, coupable donc de maints silences durant les prestations de l'orchestre, imputable de plusieurs fausses notes. Mais là n'est pas mon propos.



J'aimais le jazz. Pas facile, à l'époque, d'en dénicher des partitions à Chicoutimi. En fouillant dans les archives de l'orchestre, tout à fait par hasard, j'aperçus un cahier jaune défraîchi, dont plusieurs pages étaient collées les unes aux autres. Comment ce cahier délavé, défraîchi, repoussant même, attira-t-il mon regard? "SWING STUDIES", tel était le titre. Partitions pour saxophone. La musique du Régiment du Saguenay venait tout juste de me prêter un saxophone ténor. Le cahier tombait du ciel! Un morceau entre autres m'appâta: BAYOU BALLAD. Pas de dièse, pas de bémol, rythme régulier, un blues standard. J'arrachai le consentement du directeur: il me prêta le cahier, que j'apportai tout de suite chez moi. Il ne le revit jamais.

SWING STUDIES comportait une quinzaine de pièces. BAYOU BALLAD fut le seul morceau que je fus capable d'interpréter. Les autres étaient, pensai-je alors, beaucoup trop difficiles. Peu de temps après, quittant le Saguenay, je dus remettre mes saxophones. Mes feuilles de musique restèrent chez mes parents, qui les conservèrent minutieusement. Québec, Minneapolis, Chicoutimi, Montréal, Chicoutimi, tel fut mon parcours. A la mort de mon père, ma mère me demanda de prendre avec moi les souvenirs du passé; ils gisaient dans des boîtes de carton dans le sous-sol. SWING STUDIES faisait partie du lot! Je n'avais plus de saxophone... La musique, j'avais remisé ça bien loin dans la liste de mes priorités! J'ignore ce qui se passa. Incapable de jeter SWING STUDIES, ainsi que quelques autres feuilles de musique. Je n'avais pourtant aucune intention de... La boîte me suivit...

Noël 2007. Quarante ans plus tard! Je simili-réveillonne à Québec, chez mon frère cadet. La plus jeune de ses filles me montre son saxophone alto. Je l'essaie, à tout hasard. Je retombe en amour sur-le-champ. On est obligé de m'arrêter. Ma musique enterre les conversations. Je me dis que j'aurais maintenant le temps de pratiquer...

Quelques mois plus tard, j'acquérais un saxophone alto. Il me fallait reprendre à zéro. J'avais besoin des cahiers de mon adolescence, ces cahiers qui ne m'avaient jamais quitté! Je les retrouvai quelque part dans le sous-sol de ma maison. SWING STUDIES y était, ainsi que les deux sonates de Mozart que j'avais tant aimées! Et je me mis à pratiquer. "Quarante ans trop tard", me disaient mes doigts arthritiques. Tu sais quoi, lecteur? Quarante ans trop tard, j'arrive à jouer presque toutes les pièces de SWING STUDIES.

Dis, lecteur, qui tire les ficelles? Y a-t-il un horloger?

Delhorno

dimanche 18 janvier 2009

CE QU'IL FAUT POUR VIVRE

Titre du film. Va représenter le Canada à la prochaine cérémonie des Oscars. Benoit Pilon, le cinéaste. Tout ça ne me disait pas grand'chose, jusqu'à ce que je visse quelques images prémonitoires à la télévision. Cet Inuit. Nous disions "Esquimau", il n'y a pas si longtemps. Une scène de mon passé d'étudiant en médecine me revint subitement, que j'avais pour ainsi dire complètement occultée de mon âme...

1967 ou 1968. Hopital du Saint-Sacrement. Rue Sainte-Foy. Québec. Je suis en troisième année du cours de médecine. On commence à nous introduire dans les hôpitaux. Nous y pratiquons l'acquisition de l'anamnèse (histoire du cas) et nous familiarisons avec l'examen physique.

Ce matin-là, nous sommes une dizaine d'étudiants. Insouciants. Insouciance de la jeunesse. Pourquoi nous étions là, ce matin-là, je l'ai complètement oublié. A un moment donné, l'instructeur nous annonce que nous allons pratiquer la technique du toucher rectal et de la palpation prostatique. Nous sourions bêtement, un peu nerveusement. Certains y vont de tirades sarcastiques.

Il nous emmène donc dans cette grand'salle triste et sombre, vestige d'une autre génération. L'infirmière nous apporte des gants caoutchoutés ainsi qu'une gelée adoucissante qui va faciliter l'examen. Il se déporte ensuite vers un lit retiré dans le fond de la salle. Le patient est un Esquimau! C'est le premier que je vois en chair et en os depuis ma naissance! Indélicatement, l'instructeur -c'est un médecin, ne pas l'oublier- ordonne au monsieur de se tourner sur le côté gauche et de baisser son pyjama. Il s'exécute, d'un sourire que jamais je n'oublierai. Nous voilà donc, les dix étudiants en médecine, en train d'enfoncer notre index. L'homme du Nord ne dira pas un mot, n'élèvera pas la voix, jamais ne s'objectera. Moi, je m'exécuterai, maladroitement, nerveusement, et me retirerai aussitôt pour donner l'accès au suivant. Je ne crois pas avoir remercié le monsieur. J'oublierai ces instants aussitôt, et ce n'est que beaucoup plus tard, quand j'aurai lu davantage, quand j'aurai vu mourir, que je me mettrai à réfléchir.

Pas un Québécois de souche n'aurait accepté de se faire servir un toucher rectal par dix étudiants à la queue-leu-leu... Cela, l'instructeur le savait très bien. Il avait profité de la faiblesse de l'Inuit pour lui imposer cette humiliation. Je suis sûr et certain que l'instructeur n'a jamais imaginé qu'il était en train d'humilier un homme. Plutôt, il était fier de son coup, car sans cela il lui aurait fallu trouver dix Pure-laine qui, chacun, auraient accepté un toucher rectal à des fins d'enseignement. L'Inuit ne disait pas un mot de français, baragouinait l'anglais comme un Basque l'espagnol; il était si loin de ses banquises. Quant à nous, comme des nigauds, nous ne protesterions pas, et je doute qu'aucun d'entre nous ne mettrait jamais en cause la moralité du geste. Car, c'est le point de mon écrit du jour, il s'est agi ce matin-là d'un beau cas de ségrégation raciale, d'un magnifique exemple d'irrespect de la personne. Je n'ose repenser à mon ineptie de ce matin-là... Je n'aurai réagi que quarante ans plus tard, quarante ans ans trop tard.

A vingt-quatre ans, j'ignorais que les Inuit étaient venus en Canada de Sibérie à une époque où le détroit de Béring était gelé, il y aurait de ça vingt mille années. Je ne m'étais jamais rendu compte du fait que ces hommes et ces femmes avaient survécu dans cet univers hostile, que des générations de leurs ancêtres étaient morts de faim et de froid. J'étais loin de comprendre que la simple présence de cet Inuit dans un lit obscur de l'Hôpital du Saint-Sacrement témoignait d'une épopée admirable. Aurais-je dû savoir sur-le-champ que notre Inuit était notre égal et que jamais nous n'aurions dû lui imposer une humiliation qu'un Pure-laine n'aurait acceptée?

J'irai voir ce film avec le plus grand des respect, et une teinte de honte.

Delhorno