dimanche 29 mai 2011

GREGOIRE BOUCHARD

Le Quotidien vient d'annoncer son décès. Je mentirais, Gibus, de te dire que ça ne me touche pas. Je le savais fort malade, pourtant. Avait été opéré à l'estomac, semble-t-il, il y a quelques mois. Un cancer, apparemment. Je l'aurais pensé inattaquable.

1950. Collège Saint-Edouard, Port-Alfred. Je commence ma première année et c'est «L'Année Sainte». L'école fait imprimer un album commémoratif. Tous les élèves y sont photographiés, dont Grégoire et son frère Martin, lesquels, si je ne m'abuse, furent des premières cohortes baieriveraines à terminer au Collège St-Edouard la première partie du vieux cours classique (latin, grec, littérature française, etc). J'ai réussi à conserver cet album plus de cinquante ans et maintenant, je ne le trouve plus.

1960-1965, Petit Séminaire de Chicoutimi. J'y termine mon Cours Classique. Grégoire n'y est plus, mais je sais qu'il existe. Mutt travaille aux machines à papier de la Consol avec Alphonse Tremblay, le père de Lise, qui deviendra l'épouse de Grégoire et la mère de ses deux filles. Grégoire est étudiant en Médecine et entend devenir psychiatre.

1971. Je suis interne à l'Hôtel-Dieu St-Vallier. Ce soir-là, alors que je suis de garde, on m'appelle à Ste-Thérèse, l'étage des malades de l'humeur. Il y a cette patiente d'un psychiatre fraîchement arrivé -un dénommé Grégoire Bouchard- qui vient tout juste d'être hospitalisée. Syndrome émotionnel évident, mais aussi cette main qui plie et se recroqueville quand l'infirmière prend la tension artérielle. C'est un signe de Trousseau! La calcémie est ultra-basse! J'aurai cette chance inouïe et rarissime de pouvoir observer -ce sera la seule fois en quarante années de pratique médicale- un syndrome psychiatrique causé par une hypoparathyroïdie secondaire. Cette Almatoise avait subi une thyroïdectomie totale -que tous avaient oubliée!-  quarante années plus tôt et ses quatre parathyroïdes avaient été enlevées par mégarde! Elle quittera St-Vallier quelques semaines plus tard avec le sourire, libérée de son joug.

C'est le lendemain midi que Grégoire entrera pour de bon dans ma vie professionnelle. Tous mes camarades d'internat sont attablés dans la cafétéria de l'hôpital. Ma trouvaille a fait le tour de ce petit monde et -je l'écris en passant- je goûterai à la jalousie de quelques-uns de mes bons amis qui tenteront de la discréditer. Grégoire m'aperçoit de loin, s'en vient à ma rencontre et, s'accompagnant d'une chaleureuse tape dans mon dos, lance à la cantonade:
-Belle job, mon Dufour!
Bon Dieu que ça m'a fait du bien. Car ce sera l'une des rarissimes tapes dans le dos qu'on me donnera en dix ans d'entraînement dans les hôpitaux. Quelle magnanimité! Quelle noblesse! Quelle chaleur!

Grégoire et moi deviendrons amis, jusqu'à ce qu'il traverse le Saguenay pour aller pratiquer à Roland-Saucier, à Chicoutimi-Nord, et je ne le reverrai à peu près plus. Au cours de ces quelques années passées à Saint-Vallier -qui n'existeront plus jamais-, je rencontrerais Grégoire et quelques autres au salon des médecins de l'Hotel-Dieu St-Vallier. Il y brillerait de tous ses feux! Tirades à l'emporte-pièce, réparties toujours à propos, beau sens de l'humour, sourire engageant.

Voilà, Gibus. J'avais pensé rendre à Grégoire cette tape dans le dos de 1971, un jour qu'il serait approprié. Il aura fait partie des roseaux-pensants que j'ai aimés.

Delhorno

lundi 23 mai 2011

MACEDOINE

Campbellton, le 23 mai 2011. J'y achève une semaine de garde. Campbellton est située au fond de la baie des Chaleurs, plus ou moins à l'endroit où la rivière Restigouche se marie avec la baie. Sur la rive nord, c'est-à-dire sur la rive québécoise, c'est le village de Pointe-à-la-Croix, un bled habité par des Micmacs qui parlent anglais, des Micmacs qui parlent français, des francophones qui parlent anglais d'abord et français ensuite, des Québécois, plus rares ceux-ci, qui parlent un français presque parfait. Les deux villes sont reliées par un gros pont de fer peinturé en vert: le pont JC Van Horne.

Je sors à peine du bloc opératoire, où je viens de terminer une cholécystectomie laparoscopique. Tout s'est bien passé. Une mère de trois enfants, vingt-six ans, six «crises de foie» depuis les Fêtes. Elle m'a fait pitié un peu, de sorte que je lui ai proposé de l'opérer cet après-midi, fête de la Reine. De l'autre côté de la rivière, j'aurais dû écrire «fête des Patriotes»... Mais là n'est point mon propos.

Mon anesthésiste était docteur Sinah, un Indien d'Inde. Il était professeur dans un hôpital universitaire dans son pays, spécialisé en chirurgie cardiaque; adorait son métier. A reçu un appel d'un compatriote habitant déjà le Canada. Sa femme lui a dit: «Va voir comment c'est, et si tu aimes ça, je viendrai te retrouver.» Ils sont ici, lui, sa femme, son petit garçon, depuis quelques années. Retourneront finir leurs jours en Inde. La mère de docteur Sinah vient de mourir.

Mon assistant? Docteur Beshay. Un Egyptien qui n'a pas hésité un instant à délaisser le pays de Ramsès dès l'instant où on lui a offert un travail, ici, à Campbellton. Celui qui n'a jamais visité l'Egypte ne pourra jamais s'imaginer l'énormissime hiatus qui sépare Le Caire de Campbellton. Docteur Beshay, donc, s'est installé sur la caméra et sans mot dire m'a montré ce qu'il me fallait.

Sinah et Beshay parlent l'anglais avec un accent épouvantable. Je peine à les comprendre. De plus, ils n'ont pas le même accent. Moi, je comprends bien l'anglais des Canadiens et celui des grands réseaux américains.

J'y arrive! Peux-tu croire, Gibus, peux-tu croire, McPherson, une cholécystectomie laparoscopique dans les mains du plus disparate des trios: un Indien de Bombay, un Egyptien du Caire et un Saguenéen de Chicoutimi! Dans un bled du bout du monde que ses propres enfants délaissent, où bien des néobrunswickois ne veulent pas venir, où bien des Canadiens ne veulent pas venir, où l'anglais et le français se collisionnent depuis plus de deux siècles... Et ça marche! Une macédoine...

Delhorno

dimanche 15 mai 2011

UN DODGE CALIBER

Le Dash8 d'Air Jazz atterrit sur la piste de Bathurst en pointant son nez vers l'est. Comment dire autrement que ce vol Montréal-Bathurst avait été sans histoire? Je ne vois pas. Il s'était agi d'un vol sans histoire. J'avais occupé le siège 2D à côté d'une parfaite inconnue parlant français à qui je n'avais osé adresser la parole. Comment avais-je pu déduire qu'elle était francophone? Elle lisait du français. Dès l'ouverture de la portière avant gauche, j'empoignai ma mallette noire et m'acheminai en direction du bâtiment aéroportuaire, lequel, depuis ma première présence en ce lieu dès 2008, m'avait impressionné par son humilité et son exiguïté. Nous étions ici sur la rive sud de la baie des Chaleurs, nord du Nouveau-Brunswick, un endroit oublié de plusieurs, mais surtout par les dieux, et dont la pauvreté relative avait eu pour conséquence que les décideurs indigènes ne souscrivaient et n'avaient souscrit qu'aux investissements les plus nécessaires et les plus élémentaires.

Considérant que ma valise n'arriverait pas tout de suite sur le tapis roulant, je décidai d'aller quérir aussitôt les clefs de la voiture que l'hôpital m'avait réservée. Un gros commis affable me fit parapher, puis signer, un interminable document et, finalement, d'un sourire satisfait, me remit l'objet convoité:

-C'est un CALIBER noir; il est le troisième sur votre gauche en sortant d'ici. N'oubliez pas que toutes nos autos sont non-fumeurs.

Je pensai qu'il aurait dû dire «non-fumeuses», je me demandai pourquoi il s'était autorisé le genre masculin alors qu'il s'agissait d'une auto et non pas d'un camion, je supposai qu'il avait pensé à un char plutôt qu'à une auto, pour décider aussitôt qu'il me fallait mettre un terme à cette analyse grammaticale peu exaltante et peu gratifiante. Tout ce que je sus répondre, ce fut:
-C'est un DODGE, ça?
-Oui, monsieur.

Je le remerciai machinalement en lui souhaitant un bel après-midi et m'activai en direction du stationnement à la recherche d'une DODGE CALIBER. Je la trouvai tout de suite et y embarquai sur la banquette arrière mallette noire et valise grise. Le moteur en marche, je pris la route de Campbellton, pensant être en paix avec moi-même... Cette fausse quiétude ne dura que quelques instants, car la plus banale des questions se mit à hanter mon intellect:
-Comment avais-je pu répondre C'EST UN DODGE, ÇA?

Il te faut savoir, Gibus, et je le sais encore plus moi-même, que les autos n'ont jamais suscité mon intérêt. Je n'ai jamais lu les chroniques automobiles. Au contraire de plusieurs de mes connaissances, je n'ai jamais su retenir le nombre de pistons, le nombre de chevaux-vapeur, les cylindrées, leur consommation en essence, et encore moins les noms et sobriquets des nombreux modèles des divers constructeurs. Certes, je n'avais jamais oublié la Ford Meteor de Mutt, sa Ford Galaxie, ma première Datsun orange-brûlée, ma Plymouth Voyager et ma Hyundai Sante Fe, j'en conviens aisément. Mais... Dès lors, comment avais-je pu suggérer le mot DODGE? Et CALIBER, du jamais entendu auparavant! Pourquoi avais-je pu relier soudainement ces deux mots? Comment avais-je pu retenir que la compagnie Dodge possédait une CALIBER dans son écurie? Et par quelle astuce Dodge avait-elle pu affubler cette auto trop noire au museau trop gros du vocable CALIBER, du nom de l'unité de mesure d'un cylindre quelconque?
Le chemin Bathurst-Campbellton fait bien une centaine de kilomètres. Ils ne me suffirent pas à trouver une explication valable et malgré des dizaines de tentatives de recoupements mon cerveau ne put se libérer lui-même de sa hantise.

UN DODGE CALIBER

Delhorno

vendredi 3 décembre 2010

LA MONTRE DU PERE THOMAS TREMBLAY

Je te parlerai, mon cher Gibus, d'un temps qui n'existe plus. Ou presque plus...
Début des années cinquante. La gare du CNR à Chicoutimi. On dit "CN" aujourd'hui. Une centaine de Chicoutimiens et de Saguenéens ont bravé une pluie froide et sournoise pour faire leurs adieux au Père Thomas Tremblay. L'instant est solennel! Monseigneur Melançon, l'évêque de Chicoutimi, est venu saluer le jeune Père Blanc. Il est accompagné du Chanoine de la Cathédrale ainsi que du Supérieur du Petit Séminaire. Le Père Thomas n'est presque pas un Père Blanc d'Afrique, ici, à Chicoutimi. Non! Il est plutôt l'aîné d'une famille de quinze enfants. Son père, Eudore, est un gros cultivateur du rang Saint-Joseph; sa mère, Rose-Ida Boivin, était institutrice à l'école du rang avant de marier son Eudore. Une belle famille! Le deuxième, Charles-Aimé, est plutôt porté sur les travaux manuels et donne un coup de main sur la ferme. Le troisième enfant, c'est Marie-Ange; elle va bientôt se marier à Baptiste Gagné, qui a hérité de la ferme paternelle au tout début du rang. Suivent deux filles qui sont entrées chez les soeurs Antoniennes: Thérèse travaille à la cuisine du Petit Séminaire, tandis qu'Aurore enseigne à l'école Apostolique. Oscar et Majoric sont des jumeaux: le premier fait son cours classique au Petit Séminaire, tandis que le second apprend le métier de cultivateur à l'Ecole d'Agriculture. Les huit autres sont encore jeunes, mais promettent d'émuler leurs aînés.
Thomas Tremblay avait terminé son cours classique quelques années plus tôt. Lors de la traditionnelle prise de rubans, il avait annoncé son choix: Père Blanc d'Afrique! Au grand désespoir de Corinne Lavoie, la fille du voisin, qui avait les yeux dessus depuis ses treize ans. Thomas était beau gars et les filles se chuchotaient entre elles qu'il ne resterait pas longtemps chez les Pères Blancs.
Mais, bon! Thomas avait maintenu le cap et ses supérieurs l'envoyaient maintenant au Cameroun, dans un bled obscur du bout du monde. Il était arrivé chez ses parents une dizaine de jours auparavant, avait jasé abondamment avec tout son monde, son père, sa mère surtout, qui était tellement fière de lui. Ses frères et soeurs lui vouaient une admiration sans bornes, d'autant plus que que la vie semblait avoir tout donné à Thomas: grosse intelligence, gros jugement, grande bonté, gros joueur de hockey. Sans compter qu'il avait "le tour" avec les filles.
En arrivant d'Ottawa dix jours plutôt, Thomas était aussitôt allé à Chicoutimi porter sa montre au bijoutier William Gauthier, lequel, réputé, avait pignon sur la rue Racine, en face de Roland Dufour, le maître-fourreur.
-Pourriez-vous me la réparer au plus vite, monsieur Gauthier, car je pars pour l'Afrique samedi dans dix jours. Je viendrai la chercher vendredi.
-Aucun problème, mon gars, tu peux compter sur moi!
Le chef de train, d'un coup de sifflet strident, annonça le départ. Le Père Thomas embrassa vitement sa mère, tapa l'épaule de son père et grimpa sur le petit escalier; il allait entrer dans le wagon, quand il s'arrêta subitement... Il avait oublié d'aller chercher sa montre chez William Gauthier.
-Zut, qu'il se dit, je n'ai plus assez de temps. Tant pis! Je reviendrai une autre fois! Il re-salua tout son monde et rejoignit son compartiment.
1973. Vingt ans plus tard. Le train de Montréal s'arrête finalement en gare de Chicoutimi. Quelques personnes seulement sur le quai de la gare. Deux soeurs Antoniennes aisément reconnaissables à leur tunique particulière. Une vieille dame dont les yeux éplorés fixent inlassablement la porte du dernier wagon. L'accompagne une armoire à glace d'à peu près quarante-cinq ans qui semble être son fils. La porte s'ouvre finalement. Le voilà. Le Père Thomas! Vingt ans qu'ils ne l'ont vu!
-Mon Dieu qu'il a changé!
Très amaigri, le tronc un peu voûté, une longue barbe grise, de beaux yeux bruns qui eux toutefois n'ont point changé. Les retrouvailles sont chaleureuses, malgré la lourdeur des absences. Eudore Tremblay est décédé d'une pneumonie l'hiver d'avant. Les jumeaux travaillent à Montréal et n'ont pu venir. Marie-Ange vient d'accoucher d'un onzième enfant; elle a fait une phlébite et est encore hospitalisée. Les autres sont éparpillés dans l'est du Québec et n'ont pu venir eux non plus. Tout ce beau monde embarque dans la Galaxie 500 de Charles-Aimé. Direction? La maison paternelle, dans le rang Saint-Joseph.
Quelques jours plus tard, le Père Thomas exprima à Charles-Aimé le désir d'aller sur la rue Racine à Chicoutimi, chez William Gauthier, l'horloger-bijoutier. Quelque chose le chicotait: la montre qu'il lui avait laissée en 1953, une dizaine de jours avant son départ pour l'Afrique. Il n'entretenait pas grand espoir, mais... qui sait? La rue Racine, pour sûr, avait bien changé... Paradoxalement, la bijouterie de monsieur Gauthier n'avait point bougé d'un iota. On aurait dit que le temps s'était arrêté à cet endroit précis. Il ouvrit la même vieille porte délicatement, la même vieille clochette annonça derechef son arrivée. Il s'installa, debout, devant un étalage à peu près identique de colliers de perles et attendit. Apparut bientôt du fond de la pièce un vieillard chancelant que le Père Thomas reconnut prestement: William Gauthier. L'arthrite avait figé sa tête blanche sur son cou trop court et celui-ci sur son dos voûté; cet assemblage semblait craquer à chaque pas de son propriétaire.
-Bonjour, monsieur Gauthier! Comment allez-vous?
-Comment pensez-vous que ça peut aller, mon Père, emmanché comme je suis?
-Vous n'avez quand même pas l'air si pire que ça, monsieur Gauthier!
-C'est vous qui le dites, mon Père.
-Vous souvenez-vous, monsieur Gauthier, que je vous avais apporté une montre à réparer une dizaine de jours avant mon départ pour l'Afrique en mai 1953?
-Euh... Ça me dit quelque chose. Attendez-moi un peu.
L'octogénaire s'en fut dans son atelier. Quelques minutes s'évanouirent... Il revint paisiblement, une montre à la main.
-La voici, mon Père. Il me reste à savoir si elle tient son temps correctement. Revenez demain, elle sera fin prête.
Ce qui fut dit fut fait. Le Père Thomas repassa le lendemain. La montre l'attendait. Elle tenait son temps...
Quant à Corinne Lavoie, la petite voisine qui avait aimé Thomas Tremblay depuis l'âge de ses treize ans, elle ne se maria jamais.
Delhorno

samedi 27 novembre 2010

DES MERISIERS PLUS QUE CENTENAIRES

Le Quotidien l'avait écrit en grosses lettres: un entrepreneur forestier planifiait de raser, aux abords du Parc des Laurentides, une forêt presque deux fois centenaire. Des merisiers. Du bouleau jaune. L'affaire était sans appel. L'entrepreneur avait obtenu le permis, rien n'allait empêcher ce sans-coeur de procéder au génocide... On faisait appel aux bonnes gens, celles qui avaient encore le coeur à la bonne place, pour aller manifester sur le site, le samedi qui s'en venait.


Moi, j'ai toujours eu un faible pour les gros arbres. L'Histoire d'abord. 1838. Les Vingt-et-Un arrivent à Grande-Baie pour couper les grands pins qui couvrent le territoire qui va du Petit-Saguenay au lac Saint-Jean. Ils ont une entente avec William Price. C'est l'abattage de cette pinède plusieurs fois centenaire qui présidera à la colonisation du pays de mes grand-parents.

Les 4-H, ensuite. Leur raison d'être? La forêt québécoise! Ils l'étudiaient, la nettoyaient, la reboisaient, la réaménageaient. C'est le frère Edouard qui m'a enthousiasmé pour tout ça. Le mélèze perd ses aiguilles en octobre; il est le seul des conifères qui perd ses aiguilles en hiver. L'amélanchier du Canada. Parlez-moi d'un beau nom pour un arbre! J'en planterai sur mon terrain de Chicoutimi cinquante ans plus tard, quand je découvrirai que mon horticulteur a réussi à en trouver. Le merisier, ou bouleau jaune. Son écorce est jaune plutôt que blanche. La Province de Québec en fera son arbre emblématique trente ans plus tard. Il aura accompagné la vie quotidienne des Québécois depuis l'arrivée des premiers Français.

Mutt, finalement. Vers 1959 ou 1960, il achètera un terrain sur la rive sud de la baie des Ha! Ha!, tout près du moulin de Guillemée Gauthier. Celui-ci existe encore! Or, la majeure partie de ce lopin de terre est occupée par un «cran» qui surplombe le rivage. Et sur la partie la plus haute de ce cran trône un géant qui mesure bien plus de quarante pieds de hauteur: un pin rouge, que Mutt fera abattre pour en faire des madriers et des planches. Le souvenir de ce prince des crans et des hauteurs n'a cessé de me hanter jusqu'à ce jour.

La lecture du texte du Quotidien ralluma dans les profondeurs de mon âme une envie impérieuse, celle de voir de mes propres yeux la forêt originelle, celle des colons de 1838. Je savais bien que l'on avait bûché jadis dans ce territoire jouxtant le lac Kénogami. Mais si quelque chose pouvait s'approcher de la pinède des colons de La Malbaie, c'était bien ce bosquet de merisiers qu'on s'apprêtait à occire.

Nous avions rendez-vous sur le stationnement du CEGEP de Chicoutimi. J'y fus à l'heure convenue. Nous étions quelques dizaines. Tous des inconnus, en ce qui me concernait. Beaucoup de Montréalais, dont je me demandais ce qu'ils venaient faire ici, autour de quelques merisiers. J'observais, donc. Au moment de partir, un couple à l'accent montréalais m'aborda et me demanda de faire le voyage avec moi, dans mon auto. J'acquiesçai.
L'endroit stratégique était localisé à quelques kilomètres de l'entrée du Parc des Laurentides. Nous garâmes l'auto sur l'accotement de l'autoroute et nous mîmes en marche vers le bosquet en question. Il fallait monter une colline en plein bois. Là! Ils étaient là, devant nous, des géants blonds, un peu vieux tout de même, mais gargantuesques. Je ne pouvais les embrasser de mes deux bras. C'était donc ça une forêt bicentenaire. Je devins ambivalent. Pourquoi ces centenaires ne feraient-ils pas oeuvre utile à partir de maintenant? Des meubles, du plancher de bois franc, du bois de foyer? Mais aussi, pourquoi ne pas mourir de leur belle mort? Déracinés comme le Chêne de monsieur de La Fontaine «par le plus terrible des enfants que le Nord eût jusque là porté dans ses flancs».

Je m'en revins donc doucement vers mon auto, satisfait de mon avant-midi, content d'avoir rendu service à mes deux Montréalais. Je les trouvai curieux, sur le chemin du retour. Ils semblaient avoir fait profession de contester un peu partout au Québec. Quelques semaines auparavant, ils étaient montés à l'assaut de l'Abitibi pour invectiver une forestière imputable selon eux de «L'Erreur Boréale». Ne cessaient de pester contre tout et contre tous... J'optai pour réserver mes commentaires, car le trajet n'était pas bien long et je ne désirais point m'immiscer dans une autre bataille...

Je commis l'erreur du voyage devant le Walmart de Chicoutimi. Eus le malheur de vouloir raconter un de mes bons coups de l'été: une paire de bottes de pêche en caoutchouc avec «caps» d'acier payée 16 ou 18 piastres, alors que partout ailleurs on n'en vendait point en bas de 50 piastres. Les Montréalais, l'homme comme sa femme, détestaient aussi Walmart. Ils me lancèrent, comme ça, sans aucun égard, qu'il fallait manquer de «génie» pour encourager un «écoeurant américain antisyndicaliste et antiquébécois comme Walmart». J'eus beau répliquer que le magasin était rempli d'acheteurs québécois syndiqués, que quelques-uns de mes patients étaient fort heureux d'y travailler, qu'ils m'avaient assuré qu'on les traitait respectueusement, rien n'y fit. Je ne pus trouver grâce à leurs yeux: j'étais moi aussi un Oncle-Samophile, antisyndicaliste et antiquébécois.

Comme quoi une toute petite visite sentimentale à quelques merisiers centenaires peut tourner au vinaigre...

Delhorno

lundi 22 novembre 2010

HOMO HOMINI LUPUS

Quand le frère Raymond, ce matin-là de septembre 1957, inscrivit au tableau noir l'aphorisme latin HOMO HOMINI LUPUS, je ne compris pas tout de suite... Et je doute que mes confrères d'Eléments latins y décelèrent quelque clarté eux aussi. Il y avait le datif HOMINI parmi ces trois mots, et j'étais fort mal à l'aise avec le datif.
Absence totale d'un verbe, en plus.  Comment Jules César, Cicéron, Virgile et Sénèque avaient-ils pu avaliser la fabrication d'une phrase sans un verbe ? Et par ailleurs, comment l'HOMME pouvait-il être un LOUP à l'HOMME? On m'enseigna par la suite que le verbe EST pour ainsi dire caché dans l'expression. Il me faudrait tout un demi-siècle pour apprécier l'ampleur et la profondeur de ces trois vocables. J'aurai vécu plus de cinquante années sous l'égide du HOMO HOMINI LUPUS du frère Raymond. 

Voici Gibus mon propos.

L'infirmière dit à l'urgentologue qu'une famille l'attendait dans la salle 8. Il ferma son ordinateur, écrit quelques prescriptions, vérifia qu'il avait son stéthoscope et son stylo, se leva et entra dans la salle 8. Ils étaient tous là, un vendredi soir, tout près de minuit. Une famille. Une demi-douzaine de présumés roseaux-pensants. Le père, un vieil homme frisant les quatre-vingts ans, tenait ses yeux fixés vers le sol, sa casquette cachant à peine une paire de mains au passé chargé. La mère -on était venu à l'urgence pour régler son problème- était assise comme une statue de plâtre; elle avait l'air perdue sur Mars ou Jupiter et semblait opiner qu'ils étaient là pour régler le problème de son mari... Quatre enfants, trois gars, une fille, dont on aurait pu penser qu'ils étaient muets, mais dont on aurait pu aussi douter qu'ils avaient été enfantés par cette femme, à en juger par le regard à vrai dire méprisant qu'ils lui jetaient.

L'urgentologue eut à peine le temps d'entrer que le père et ses quatre enfants se levèrent en bloc et requirent un entretien privé dans une autre salle. L'urgentologue obtempéra. Il les amena dans un salon attenant à l'urgence. La porte fermée, le quintette de muets retrouva subitement la parole! S'ensuivit la plus cacophonique des cacophonies que l'urgentologue avait entendues depuis des lustres.

C'est la vieille dame, épouse du bonhomme, mère des enfants, qui faisait problème. Ils ne pouvaient plus la tolérer, tolérer qu'elle pensât avoir droit de vivre avec eux, tolérer qu'elle existât.
-Elle ne fait plus rien dans la maison; elle ne fait pas son ménage, elle ne va pas à l'épicerie, elle ne fait même plus à manger, elle reste assise des heures durant. Je n'en peux plus!

Pour le mari, donc, un cas évident d'exaspération pour avoir perdu sa servante.

Les enfants surenchérirent. La vie en compagnie de leur mère était devenue intenable. Elle était devenue un boulet, une hypothèque, qui empêchait toute la famille de vivre heureuse. L'hôpital devait la prendre et s'en occuper, subvenir à ses besoins.

-Nous n'en pouvons plus.
Tout ça un vendredi soir à minuit...
L'urgentologue réussit à prendre la parole.
-Est-elle malade? Quels sont ses symptômes?
-Euh... Elle n'est pas malade, non, elle ne présente pas de symptômes particuliers.
-Pourquoi l'avoir amenée à l'urgence un vendredi soir à minuit si elle n'est pas malade?
-Euh... Elle ne peut plus s'occuper de notre père, ne fait ni son déjeuner, ni son souper, ni son dîner, ni son lavage! Elle ne fait rien! Nous n'en pouvons plus!
-Vous voulez donc dire que vous êtes venus la placer?
-En quelque sorte, oui. La vie est intenable.
-Est-ce que votre mère est au courant que vous êtes venus la placer?
-...
-Vous pouvez retourner dans la chambre 8. Donnez-moi un court temps de réflexion; j'irai ensuite vous parler.

L'urgentologue alla s'isoler dans un coin désert, histoire de décanter l'imbroglio, histoire de comprendre l'incompréhensible. La mère avait fait marcher cette maisonnée pendant un demi-siècle et voilà que venaient la jeter aux orties ceux-là mêmes qu'elle avait «torchés» durant tout ce demi-siècle. Comment osait-on lui demander d'hospitaliser une septuagénaire en bonne santé qui n'aurait peut-être eu besoin que d'un peu de support, une aide familiale, pour continuer à vivre dans sa maison? Il se leva et se dirigea vers la chambre 8.

-Madame Bigonesse, savez-vous pourquoi votre famille est venue ici?
-Non, docteur.
-Vous sentez-vous malade?
-Pas du tout! Je me sens même très bien.
-Madame Bigonesse, êtes-vous au courant que votre mari et vos enfants vous ont emmenée ici ce soir pour vous «placer»?
-Euh! Non!
-Etes-vous d'accord pour être placée?
-Sûr que non! Je veux vivre avec mon mari dans ma maison.

Un lourd silence envahit l'atmosphère de la salle 8. L'urgentologue venait de marquer un gros point.
-Je vous donne un peu de temps pour discuter cette affaire entre vous. Avisez l'infirmière quand vous en serez venus à un consensus.

L'urgentologue sortit. Il régla quelques autres cas, se servit un café, discuta le coup avec le collègue qui achevait son quart de travail. Au bout d'une demi-heure, il demanda à l'infirmière:
-Madame Boudreau, que se passe-t-il dans le 8?
-Il n'y a plus personne, je crois.

L'urgentologue alla vérifier. La salle était vide. Seule restait madame Bigonesse, assise sagement sur la même chaise; son regard fixait l'infini. Le mari et les enfants? Partis! Evanouis! Enfuis! Comme sa meute abandonne le loup devenu vieux...

HOMO HOMINI LUPUS

Delhorno








vendredi 19 novembre 2010

LE TROC

Le gars devait avoir 66 ou 67 ans. Québécois pure-laine, Saguenéen de Chicoutimi par surcroît, il ressemblait pourtant à un sbire de la mafia sicilienne: court de stature, style pot-à-tabac, les épaules larges, de grosses mains qui semblaient avoir trop travaillé, un visage qui n'en disait pas trop et ne laissait rien deviner. Ne va pas conclure, Gibus, que mon échantillonnage de la mafia sicilienne est particulièrement étoffé... Mon unique bibliographie, c'est LE PARRAIN, de Coppola! Pour sûr, cependant, le gars me faisait penser à un mafioso!

Il venait de se présenter à l'urgence de l'Hôtel-Dieu Saint-Vallier. Du sang dans ses selles. L'urgentologue me parla d'hémorroïdes, diagnostic dont je doutai sur-le-champ, quoique je n'en laissai rien soupçonner à mon interlocuteur téléphonique, lequel était réputé pour prendre des vessies pour des lanternes. Je lui dis de me donner quelques minutes, que j'arrivais.

Dès mes débuts comme chirurgien à Chicoutimi, j'avais pris soin de me loger près de l'hôpital, histoire de ne pas gaspiller en transit ces précieuses minutes de la vie. L'heure qui va suivre est toujours la même: je m'habille proprement, enfile mon manteau d'hiver, avertis ma femme, prends mon auto, descends le boulevard Talbot, tourne à gauche sur Jacques-Cartier, rejoins le stationnement hospitalier. Les médecins de garde ont accès à un stationnement réservé, situé tout juste devant l'entrée principale de l'hôpital. De là, j'entre par la porte tournante, tourne à gauche vers le vestiaire des médecins où j'occupe le casier 66 -c'est le numéro de Mario Lemieux, le hockeyeur de Pittsburg, et je n'en suis pas peu fier. J'enfile mon sarrau et me voici au chevet du patient.

Mon questionnaire est rapide et serré. Vimont Côté -le nom est fictif, car je ne désire surtout pas humilier son fils qui vit toujours là-bas- répond succinctement, pour ne pas dire timidement. Il avoue saigner de son anus depuis plus d'un an, explique son retard à consulter par la crainte d'un diagnostic malheureux, son poids est stable, il présente du ténesme, de fausses envies de déféquer. Veuf, il vit depuis peu avec une jeune femme d'à peine quarante années. Il n'ose laisser voir qu'il l'aime profondément, car ces hommes de la génération précédente ne sont jamais capables de tels aveux. Moi, juste à regarder ses yeux quand il en parle, j'en serai certain.

Je viens d'atteindre cinquante ans. J'ai acquis au fil des ans une expérience chirurgicale et humaine dont j'aime me targuer, intérieurement cependant... J'irai droit au but... La palpation de l'abdomen est peu révélatrice. Je réclame un gant sept et demi, un peu de gelée. L'index à peine entré dans l'anus, je palperai ce dont je me doutais et que je redoutais: une énorme tumeur, un cancer du rectum, abordant le rebord supérieur du canal anal. Je me dis que monsieur Côté aurait dû consulter bien avant...

Je ne lui révélai rien de très définitif ce vendredi-soir là, histoire de lui éviter une fin de semaine d'enfer. Une hospitalisation s'avérait nécessaire, des tests supplémentaires devaient être faits, nous en reparlerions la semaine suivante.

Sa dame quadragénaire était absente et je ne la verrais jamais, de toute l'hospitalisation...

Effectivement, la semaine suivante, nous entretiendrions cette conversation qui change le cours de toute une vie:
-Monsieur Côté, à mon grand regret, vous souffrez d'un cancer du rectum. La tumeur est tellement bas située, qu'il faudra pratiquer une amputation de l'anus et tout le rectum et confectionner un anus artificiel dans le quadrant inférieur gauche de l'abdomen.

Je lui parlai de radiothérapie, de chimiothérapie, des séquelles possibles et probables, notamment les problèmes d'impuissance et d'incontinence urinaire pouvant survenir à la suite de cette chirurgie dévastatrice.
-Voulez-vous dire qu'il pourrait arriver que je ne puisse plus faire plaisir à ma femme, ne plus la contenter?
-Oui, ça pourrait arriver. Certains patients éprouvent des difficultés d'érection par la suite, plusieurs éjaculent dans leur vessie... Il est péremptoire que j'aborde ces complications hypothétiques avec vous, l'éthique me l'impose...

Il réfléchit quelques secondes...

-Je refuse catégoriquement une intervention de ce type. J'ai marié une femme jeune et...
J'attendis en vain la suite du raisonnement.

-Etes-vous bien conscient, monsieur Côté, que cette chirurgie est votre seule et unique chance de survivre?
-Oui, j'en suis conscient. Je retourne chez moi dès ce soir.

J'appelai son fils, pourtant. Il me dit de respecter la décision de son père. L'épouse quadragénaire, je ne la vis jamais, elle ne chercha point à me contacter, elle ne vint jamais à son chevet, du moins durant le temps de mes visites et de nos conversations. Vimont Côté avait décidé qu'elle ne serait point impliquée dans ce débat.

Je le convainquis pourtant de se soumettre à une radiothérapie pelvienne. L'année qui suivit, Vimont Côté ne se présenta pas à ses rendez-vous à mon bureau. Il me revint un soir que j'étais de garde, quelque dix-huit mois plus tard. L'irréparable s'était produit... La tumeur occupait tout le pelvis, bloquait l'intestin complètement. Le foie était déformé par d'énormes boules cancéreuses. Nous nous regardâmes et il ne sut rien dire, moi non plus. Je ne voulais surtout pas accoucher d'un «je vous l'avais bien dit». Quelques semaines plus tard, sa photographie apparut dans la page nécrologique du Quotidien.

Cette histoire n'a cessé de me hanter au fil des ans. Je n'aurai jamais compris pourquoi Vimont Côté troqua sa vie pour quelques heures de coït... La grande majorité des malades ne font pas un tel troc. Vimont Côté m'a-t-il menti? Son argument majeur était à l'effet qu'ayant marié une quadragénaire il ne voulait surtout pas prendre le risque de ne plus pouvoir la satisfaire, ce qui voulait sans doute dire prendre le risque de la perdre. Je n'ai jamais crû -prétendant connaître mâles et femelles- à une telle velléité de la part d'un mâle, ceux-ci m'étant toujours apparus éminemment égoïstes quand il s'agit de coït... Ils parlent de contenter une femelle, alors que la plupart du temps c'est le contentement de soi-même qui est inscrit en filigrane.
Cette histoire ne cesse de me hanter, donc: par quel vice de jugement et de raisonnement peut-on en venir à troquer sa vie contre quelques heures de coït? Mais aussi, comment sa conjointe -ces femmes qui se disent si futées, si intuitives, si aimantes, si accrochées aux vraies valeurs- a-t-elle pu se laisser berner, se laisser mettre de côté, se faire oublier, accepter de ne pas même avoir le loisir de prendre parti, de prendre le parti de la vie? Car c'est le choix qui primait, qui devait primer, n'est-ce pas? Vivre, si c'est possible, autant que c'est possible.

L'avait-elle «aimé» pour les bonnes raisons? Mais surtout, y aura-t-il jamais eu de l'amour là-dedans?

Delhorno