Petit mardi bien ordinaire ce matin-là...
Il est midi à Campbellton, mais onze heures à Listuguj! Listuguj, c'est du Mic Mac, ça s'écrit Listuguj, mais se dit Listugouiche. Ma tournée est terminée. Je me dispose à quitter l'hôpital quand Dariu, l'urgentologue roumain, me mande à l'urgence. Deux patients.
Je vois d'abord le premier, un Anglo à qui on a coupé la jambe gauche en-dessous du genou en raison d'une insuffisance artérielle. Mon Dieu qu'il fait pitié... Maigre sans bon sens. Il souffre d'un écoulement sanguin à l'aîne gauche. J'y palpe une tuméfaction pulsatile de près de cinq centimètres de diamètre. Il y a une cicatrice longitudinale qui surplombe l'anomalie. Du sang vient de couler par un petit trou dans la peau. C'est clair, c'est évident, c'est un faux anévrisme développé sur une anastomose fémorale. Il va mourir au bout de son sang si nous n'intervenons pas. J'appelle le chirurgien vasculaire de Moncton.
-Envoyez-moi le patient tout de suite!
L'avion-ambulance est mandé urgemment.
Le deuxième patient est une dame. Laide comme les sept péchés capitaux.. Je ne devrais pas écrire ça, je le sais, mais c'est plus fort que moi. Un petit visage, un nez trop petit qui peine à porter des lunettes pas regardables, des yeux trop petits qui ne regardent jamais à la bonne place, un corps trop petit pour ce ventre trop gros qui l'a amenée à l'urgence. Le fait saillant de ma consultation? Elle ne répond jamais exactement à mes questions! C'est son mari qui vient à sa rescousse. Je saurai plus tard qu'elle est Mic Mac, de ces indiens qui occupèrent l'est canadien à partir de la péninsule gaspésienne jusqu'au sud du Nouveau-Brunswick. Elle ne parle pas français, parle anglais un petit peu, et pas beaucoup de MicMac. Elle a mal au ventre depuis 2 jours, a vomi. Je ne la comprends pas quand elle parle... Elle prend une vingtaine de pilules par jour, dont des narcotiques. Les radiographies abdominales confirment une obstruction du petit intestin. Il me faudra l'opérer dans quelques heures. Je lui explique donc ce qu'elle doit savoir.
J'arrive vers seize heures trente au bloc opératoire. L'anesthésiste m'aborde tout essoufflé:
-Ta patiente a eu des selles cet après-midi!
-Si c'est vrai, nous allons différer l'intervention.
J'annulerai l'opération, en effet. Peu après, rencontre avec son médecin de famille à l'étage. Madame Mic Mac est narcodépendante. Endocet, voilà sa raison de vivre et celle de son mari. L'un et l'autre se volent mutuellement leurs Endocets! L'énigme semble vouloir se résoudre... Il peut s'agir d'une pseudo obstruction intestinale causée par cette narcomanie. Nous verrons...
En attendant, je l'ai échappé belle. J'aurais très bien pu ouvrir ce ventre pour rien. Nous verrons demain...
Delhorno
jeudi 12 avril 2012
mardi 10 avril 2012
VITALITÉ VI: LUNDI DE PÂQUES
Monsieur Teebow a été transféré à Georges Dumont ce matin. J'ai bien hâte de voir comment cette saga va se terminer.
Appendicite aigue sur l'heure du souper. Un gars de mon âge, sexagénaire avancé. L'ai opéré par laparoscopie, c'est-à-dire avec des petits trous de douze et cinq millimètres dans la paroi abdominale. Intervention frisant la perfection, ce qui m'a rempli d'aise. On craint toujours en vieillissant de perdre ou d'avoir perdu la main.
J'ai connu un ophtalmologue néoseptuagénaire qui tremblait comme une feuille animée par un zéphyr en opérant ses cataractes. Son manège a duré quelques années... Les infirmières ne pouvaient croire ce qu'elles voyaient. Il était le seul à ne pas s'en apercevoir.
Cet autre septuagénaire. Un otorhinolaryngologiste. Il avait oublié le nom des antibiotiques et leur dosage! Il prescrivait donc: «même antibiotique, mêmes doses.» Ses collègues venaient donc à sa rescousse pour sauver la face... et la mise.
Un chirurgien digestif. Il avait été la «star» de son hôpital. Travaillait encore à 72 ans, ce qui était fort admirable... sauf que personne ne pouvait lui parler après sept heures le soir. Ce sont ses confrères plus jeunes qui devaient prendre soin de ses malades et de leurs complications entre sept heures le soir et huit heures du matin. Lui ne semblait se soucier de l'incongruité de la situation.
Je te recopie, Gibus, le commentaire de De Gaulle:
Appendicite aigue sur l'heure du souper. Un gars de mon âge, sexagénaire avancé. L'ai opéré par laparoscopie, c'est-à-dire avec des petits trous de douze et cinq millimètres dans la paroi abdominale. Intervention frisant la perfection, ce qui m'a rempli d'aise. On craint toujours en vieillissant de perdre ou d'avoir perdu la main.
J'ai connu un ophtalmologue néoseptuagénaire qui tremblait comme une feuille animée par un zéphyr en opérant ses cataractes. Son manège a duré quelques années... Les infirmières ne pouvaient croire ce qu'elles voyaient. Il était le seul à ne pas s'en apercevoir.
Cet autre septuagénaire. Un otorhinolaryngologiste. Il avait oublié le nom des antibiotiques et leur dosage! Il prescrivait donc: «même antibiotique, mêmes doses.» Ses collègues venaient donc à sa rescousse pour sauver la face... et la mise.
Un chirurgien digestif. Il avait été la «star» de son hôpital. Travaillait encore à 72 ans, ce qui était fort admirable... sauf que personne ne pouvait lui parler après sept heures le soir. Ce sont ses confrères plus jeunes qui devaient prendre soin de ses malades et de leurs complications entre sept heures le soir et huit heures du matin. Lui ne semblait se soucier de l'incongruité de la situation.
Je te recopie, Gibus, le commentaire de De Gaulle:
La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s'identifier avec le naufrage de la France."
Delhorno
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dimanche 8 avril 2012
VITALITÉ V: L'INÉLÉGANCE EST ASEXUÉE
Pâques. Un grand jour pour tous ceux qui comme moi ont grandi dans le catholicisme. Il neige et mouillasse sur la baie des Chaleurs aujourd'hui.
J'ai dû me rendre à la salle des urgences cette nuit. Deux heures du matin. La dame avait mal au ventre depuis plus de 24 heures; l'urgentologue craignait un drame majeur. Il avait tort. J'ai requis qu'on observât la malade au cours des prochaines quarante-huit heures. N'ai pu me rendormir au retour dans ma suite du Super8. Ce qui fait que je dormais encore à neuf heures trente ce matin quand l'infirmière de monsieur Teebow m'a appelé.
Monsieur Teebow, c'est cet octogénaire dont je t'ai parlé il y a quelques jours, Gibus. Il a encore saigné de son gros intestin durant la nuit. Il semble bien qu'il saigne à longueur de journée...
On l'avait hospitalisé en février pour le même problème. Tout avait été mis en oeuvre. Pas de diagnostic définitif. En clair, on n'avait pas pu déterminer le site hémorragique.
-Monsieur Teebow, veuillez vous attendre à ce que je vous envoie à l'Hôpital Georges Dumont de Moncton demain, si le saignement ne s'arrête pas. Vous représentez un risque chirurgical important et je ne crois pas être en mesure de vous assurer, sous mon égide et celle de cet hôpital, les meilleurs soins.
Il était bien d'accord. Son problème ne s'était pas réglé sur plus de quatorze mois. Fort inquiet, peur de trépasser, sans doute...
-J'aimerais parler à la gastroentérologue de garde, madame, je suis le chirurgien Delhorno, «locus tenens» à l'hôpital de Campbellton.
-Bonjour! Ici docteur Ontivéra, je vous écoute.
-J'ai sous mes soins cet octogénaire qui saigne du gros intestin et qui va nécessiter des soins ultraspécialisés que nous pouvons difficilement offrir ici. Je crois que mon patient serait mieux traité chez vous et j'aimerais vous le transférer.
En quarante ans de pratique médicale, j'en ai vu de toutes les couleurs. Des brillants et des cons, des magnanimes et des pusillanimes, des avares et des prodigues, des menteurs et des véraces, bref, à peu près toute la prodigieuse distribution de la Comédie Humaine. La gastroentérologue Ontivéra ne voulait pas prendre charge de mon patient. Elle allégua qu'il saignait de ses hémorroïdes; je lui dis que non, que j'avais vérifié ça. Elle rétorqua alors qu'il n'avait pas assez saigné; je lui dis qu'il avait déjà reçu cinq culots globulaires et qu'il était préférable d'effectuer le transfert dans de bonnes conditions plutôt que dans la misère. Elle précisa qu'eux, à Moncton, ne faisaient que les urgences durant cette grande fin de semaine; je dus lui rappeler que si ceci n'était pas une urgence, il nous faudrait reconsidérer la notion d'urgence! Elle confessa finalement que sa garde se terminait mardi matin et que je pourrais appeler son successeur mardi matin.
En fait, elle ne voulait pas s'occuper du patient, sans avoir le courage d'explicitement me l'affirmer. Je mis fin à la conversation en la remerciant de son aide... Encore une fois, j'avais eu affaire à un docteur «universitaire» inélégant, qui sans doute avait mal compris sa raison d'être dans la galère médicale.
Je te le dis et te l'affirme, Gibus, l'inélégance a ses serviteurs partout: chez les femmes comme chez les hommes, chez les pots de terre comme chez les pots de fer, chez le rat de la ville comme chez celui de la campagne.
Addendum
Quelques heures plus tard, je rejoindrai le chirurgien digestif de garde dans le même hôpital. Tout sera réglé en moins de trois minutes. Monsieur Teebow avait besoin de tests et de soins sophistiqués, indisponibles à Campbellton, je pourrais le transférer dès que possible.
Delhorno
P.-S. Aucun nom propre n'est véridique
J'ai dû me rendre à la salle des urgences cette nuit. Deux heures du matin. La dame avait mal au ventre depuis plus de 24 heures; l'urgentologue craignait un drame majeur. Il avait tort. J'ai requis qu'on observât la malade au cours des prochaines quarante-huit heures. N'ai pu me rendormir au retour dans ma suite du Super8. Ce qui fait que je dormais encore à neuf heures trente ce matin quand l'infirmière de monsieur Teebow m'a appelé.
Monsieur Teebow, c'est cet octogénaire dont je t'ai parlé il y a quelques jours, Gibus. Il a encore saigné de son gros intestin durant la nuit. Il semble bien qu'il saigne à longueur de journée...
On l'avait hospitalisé en février pour le même problème. Tout avait été mis en oeuvre. Pas de diagnostic définitif. En clair, on n'avait pas pu déterminer le site hémorragique.
-Monsieur Teebow, veuillez vous attendre à ce que je vous envoie à l'Hôpital Georges Dumont de Moncton demain, si le saignement ne s'arrête pas. Vous représentez un risque chirurgical important et je ne crois pas être en mesure de vous assurer, sous mon égide et celle de cet hôpital, les meilleurs soins.
Il était bien d'accord. Son problème ne s'était pas réglé sur plus de quatorze mois. Fort inquiet, peur de trépasser, sans doute...
-J'aimerais parler à la gastroentérologue de garde, madame, je suis le chirurgien Delhorno, «locus tenens» à l'hôpital de Campbellton.
-Bonjour! Ici docteur Ontivéra, je vous écoute.
-J'ai sous mes soins cet octogénaire qui saigne du gros intestin et qui va nécessiter des soins ultraspécialisés que nous pouvons difficilement offrir ici. Je crois que mon patient serait mieux traité chez vous et j'aimerais vous le transférer.
En quarante ans de pratique médicale, j'en ai vu de toutes les couleurs. Des brillants et des cons, des magnanimes et des pusillanimes, des avares et des prodigues, des menteurs et des véraces, bref, à peu près toute la prodigieuse distribution de la Comédie Humaine. La gastroentérologue Ontivéra ne voulait pas prendre charge de mon patient. Elle allégua qu'il saignait de ses hémorroïdes; je lui dis que non, que j'avais vérifié ça. Elle rétorqua alors qu'il n'avait pas assez saigné; je lui dis qu'il avait déjà reçu cinq culots globulaires et qu'il était préférable d'effectuer le transfert dans de bonnes conditions plutôt que dans la misère. Elle précisa qu'eux, à Moncton, ne faisaient que les urgences durant cette grande fin de semaine; je dus lui rappeler que si ceci n'était pas une urgence, il nous faudrait reconsidérer la notion d'urgence! Elle confessa finalement que sa garde se terminait mardi matin et que je pourrais appeler son successeur mardi matin.
En fait, elle ne voulait pas s'occuper du patient, sans avoir le courage d'explicitement me l'affirmer. Je mis fin à la conversation en la remerciant de son aide... Encore une fois, j'avais eu affaire à un docteur «universitaire» inélégant, qui sans doute avait mal compris sa raison d'être dans la galère médicale.
Je te le dis et te l'affirme, Gibus, l'inélégance a ses serviteurs partout: chez les femmes comme chez les hommes, chez les pots de terre comme chez les pots de fer, chez le rat de la ville comme chez celui de la campagne.
Addendum
Quelques heures plus tard, je rejoindrai le chirurgien digestif de garde dans le même hôpital. Tout sera réglé en moins de trois minutes. Monsieur Teebow avait besoin de tests et de soins sophistiqués, indisponibles à Campbellton, je pourrais le transférer dès que possible.
Delhorno
P.-S. Aucun nom propre n'est véridique
VITALITÉ IV: QUEL COUSSIN SOCIAL!
Samedi matin à Campbellton. Bon Dieu qu'il fait froid sur les rives de la Restigouche! L'air marin pince mes chairs avec une agressivité dont je me demande si elle est n'est pas vengeresse. Je ne fais pas cachette en effet de mes préférences pour l'air marin de Puerto Plata.
Mon patient vedette, aujourd'hui, s'appelle Jean-Yves Blanchard. C'est un «nom de plume», évidemment, cher Gibus. A été opéré par l'un des deux chirurgiens de l'hôpital il y a quelques jours. On a pansé son ventre avec des bandes collantes qui se nomment ELASTOPLAST. Hier soir, appel plus ou moins urgent de l'infirmière au chevet. L'Elastoplast lui fait mal. La soeur de monsieur Blanchard est infirmière et exige que je me rende au chevet. Je m'exécute donc et observe, après soulèvement partiel du pansement, que le patient est allergique à l'Elastoplast et que la peau collée à l'Elastoplast s'arrache du derme sous-jacent. J'ordonne donc qu'on enlève la pellicule collante, qu'on place sur les lésions un pansement graisseux et j'explique le tout à la soeur infirmière.
Ce matin, la situation semble contrôlée. Les exulcérations cutanées ont commencé à sécher et monsieur Blanchard se dit prêt à retourner chez lui. J'autorise donc son départ. Il fera enlever ses agrafes au dispensaire de Dalhousie et s'y rendra quotidiennement faire changer son pansement. Je quitte l'hôpital, traverse la Restigouche sur le pont vert et m'attable au restaurant «Chez Claudine». Un de mes plaisirs: lire le Journal de Québec en mangeant des crêpes au sirop d'érable.
Plaisir de courte durée! On m'appelle tout de suite. La famille de monsieur Blanchard vient d'arriver. Ils ont dit à l'infirmière:
-Jean-Yves n'a pas d'auto; il lui sera impossible de se rendre à Dalhousie tous les jours faire changer son pansement. Il lui faudrait bénéficier du service «Extramural».
L'infirmière me débite ces informations d'un ton monocorde et rajoute:
-Allez-vous revenir à l'hôpital avant ou après le souper? Car, pour ce qui touche le service Extramural, le médecin doit remplir le formulaire AD HOC.
En réalité, le AD HOC est de mon crû, souvenir inaltérable de mes six années d'apprentissage de la langue latine. J'acquiesce, je retournerai à l'hôpital remplir le formulaire! L'infirmière est tout rouge à mon arrivée, elle se sent coupable.
-Je suis désolée, docteur Delhorno, le patient ne nous a jamais dit qu'il n'a pas d'auto et ne peut se rendre à la clinique de Dalhousie, mozusse! Si seulement il nous l'avait dit à temps!
Je remplirai consciencieusement l'insignifiant formulaire, non sans cogiter... Ce service Extramural, ce sont à proprement parler des infirmières qui vont au chevet des malades avec leur auto; la dame, à partir de Dalhousie, conduira une quinzaine de minutes pour se rendre à Balmoral. L'auto, l'essence, l'infirmière, les pansements, tout ça sera défrayé par l'ensemble des payeurs de taxes. Quel merveilleux coussin social!
Delhorno
Mon patient vedette, aujourd'hui, s'appelle Jean-Yves Blanchard. C'est un «nom de plume», évidemment, cher Gibus. A été opéré par l'un des deux chirurgiens de l'hôpital il y a quelques jours. On a pansé son ventre avec des bandes collantes qui se nomment ELASTOPLAST. Hier soir, appel plus ou moins urgent de l'infirmière au chevet. L'Elastoplast lui fait mal. La soeur de monsieur Blanchard est infirmière et exige que je me rende au chevet. Je m'exécute donc et observe, après soulèvement partiel du pansement, que le patient est allergique à l'Elastoplast et que la peau collée à l'Elastoplast s'arrache du derme sous-jacent. J'ordonne donc qu'on enlève la pellicule collante, qu'on place sur les lésions un pansement graisseux et j'explique le tout à la soeur infirmière.
Ce matin, la situation semble contrôlée. Les exulcérations cutanées ont commencé à sécher et monsieur Blanchard se dit prêt à retourner chez lui. J'autorise donc son départ. Il fera enlever ses agrafes au dispensaire de Dalhousie et s'y rendra quotidiennement faire changer son pansement. Je quitte l'hôpital, traverse la Restigouche sur le pont vert et m'attable au restaurant «Chez Claudine». Un de mes plaisirs: lire le Journal de Québec en mangeant des crêpes au sirop d'érable.
Plaisir de courte durée! On m'appelle tout de suite. La famille de monsieur Blanchard vient d'arriver. Ils ont dit à l'infirmière:
-Jean-Yves n'a pas d'auto; il lui sera impossible de se rendre à Dalhousie tous les jours faire changer son pansement. Il lui faudrait bénéficier du service «Extramural».
L'infirmière me débite ces informations d'un ton monocorde et rajoute:
-Allez-vous revenir à l'hôpital avant ou après le souper? Car, pour ce qui touche le service Extramural, le médecin doit remplir le formulaire AD HOC.
En réalité, le AD HOC est de mon crû, souvenir inaltérable de mes six années d'apprentissage de la langue latine. J'acquiesce, je retournerai à l'hôpital remplir le formulaire! L'infirmière est tout rouge à mon arrivée, elle se sent coupable.
-Je suis désolée, docteur Delhorno, le patient ne nous a jamais dit qu'il n'a pas d'auto et ne peut se rendre à la clinique de Dalhousie, mozusse! Si seulement il nous l'avait dit à temps!
Je remplirai consciencieusement l'insignifiant formulaire, non sans cogiter... Ce service Extramural, ce sont à proprement parler des infirmières qui vont au chevet des malades avec leur auto; la dame, à partir de Dalhousie, conduira une quinzaine de minutes pour se rendre à Balmoral. L'auto, l'essence, l'infirmière, les pansements, tout ça sera défrayé par l'ensemble des payeurs de taxes. Quel merveilleux coussin social!
Delhorno
vendredi 6 avril 2012
VITALITÉ III: UN PEU DE SÉGRÉGATION
Arrivé de bonne heure à l'hôpital ce matin. En raison de cet octogénaire des soins intensifs qui saignait de son gros intestin. Trois épisodes hémorragiques au cours de la nuit! Il y a ce test de médecine nucléaire qui permet souvent d'identifier le site du saignement... «Scintigramme abdominal avec globules rouges marqués.» Ça ne se fait qu'à Bathurst, à une heure d'ici.
L'infirmière me dit qu'en raison de l'origine québécoise du patient il me faudra l'envoyer à Rimouski, à deux heures d'ici, plutôt qu'à Bathurst. Mon patient a quatre-vingt ans... J'appelle tout de même Bathurst. La technicienne me répond qu'elle va accepter le patient, mais que je pourrais avoir un problème avec l'ambulance, qu'il me faudra probablement quérir une ambulance québécoise, étant donné que mon patient réside sur la berge québécoise de la rivière Restigouche. L'infirmière, la même, surenchérit: les ambulances néo-brunswickoises ne transportent pas les malades québécois! Je lui suggère doucement d'essayer de régler ce «problemito», comme disent mes amis dominicains. Il s'avérera que sa patronne autorisera l'utilisation d'une ambulance du Nouveau-Brunswick pour transporter à Bathurst le patient québécois! Y en pas de facile, comme dirait Piton Ruel.
J'ai terminé ma tournée au petit trot. L'une de mes patientes était affublée, comme d'un chapeau pas regardable, du prénom de SEGUNDA. Je n'ai pu m'empêcher d'éclater de rire en lui demandant de quelle folie des nombres, pour ne pas dire des grandeurs, avait été atteinte sa mère en lui choisissant un tel prénom. J'avais conclu rapidement que Segunda était la deuxième des enfants et que le plus vieux s'appelait Primero... J'avais tort. La soeur de la mère était nonne et avait choisi le nom professionnel de soeur Santa Segunda, d'où originait le prénom de ma patiente. Comme dirait DD, on se fait du fun avec pas grand chose.
La dernière patiente était une Laurencelle! Quel beau nom de famille! me dis-je. Première fois de ma vie que j'entendais ce vocable.
-Est-ce un nom acadien? lui demandai-je
-Pas du tout. Ma mère est gaspésienne.
Zut! Elle n'avait pas répondu à ma question. Elle tenait son nom de famille de son père, non? De fil en aiguille, j'ai découvert par la suite que Joseph Laurencelle, originaire d'Argenta en Normandie, était arrivé au Canada dans la deuxième moitié du 19e siècle. A 48 ans, il avait convolé en justes noces avec une Perreault âgée de 19 ans! Et ce, à l'église Notre-Dame de Québec. «Une union de trop tôt avec trop tard», ainsi que l'a écrit Victor Hugo.
Delhorno
L'infirmière me dit qu'en raison de l'origine québécoise du patient il me faudra l'envoyer à Rimouski, à deux heures d'ici, plutôt qu'à Bathurst. Mon patient a quatre-vingt ans... J'appelle tout de même Bathurst. La technicienne me répond qu'elle va accepter le patient, mais que je pourrais avoir un problème avec l'ambulance, qu'il me faudra probablement quérir une ambulance québécoise, étant donné que mon patient réside sur la berge québécoise de la rivière Restigouche. L'infirmière, la même, surenchérit: les ambulances néo-brunswickoises ne transportent pas les malades québécois! Je lui suggère doucement d'essayer de régler ce «problemito», comme disent mes amis dominicains. Il s'avérera que sa patronne autorisera l'utilisation d'une ambulance du Nouveau-Brunswick pour transporter à Bathurst le patient québécois! Y en pas de facile, comme dirait Piton Ruel.
J'ai terminé ma tournée au petit trot. L'une de mes patientes était affublée, comme d'un chapeau pas regardable, du prénom de SEGUNDA. Je n'ai pu m'empêcher d'éclater de rire en lui demandant de quelle folie des nombres, pour ne pas dire des grandeurs, avait été atteinte sa mère en lui choisissant un tel prénom. J'avais conclu rapidement que Segunda était la deuxième des enfants et que le plus vieux s'appelait Primero... J'avais tort. La soeur de la mère était nonne et avait choisi le nom professionnel de soeur Santa Segunda, d'où originait le prénom de ma patiente. Comme dirait DD, on se fait du fun avec pas grand chose.
La dernière patiente était une Laurencelle! Quel beau nom de famille! me dis-je. Première fois de ma vie que j'entendais ce vocable.
-Est-ce un nom acadien? lui demandai-je
-Pas du tout. Ma mère est gaspésienne.
Zut! Elle n'avait pas répondu à ma question. Elle tenait son nom de famille de son père, non? De fil en aiguille, j'ai découvert par la suite que Joseph Laurencelle, originaire d'Argenta en Normandie, était arrivé au Canada dans la deuxième moitié du 19e siècle. A 48 ans, il avait convolé en justes noces avec une Perreault âgée de 19 ans! Et ce, à l'église Notre-Dame de Québec. «Une union de trop tôt avec trop tard», ainsi que l'a écrit Victor Hugo.
Delhorno
VITALITÉ II: OCTOGÉNAIRES
J'ai dormi tout l'avant-midi, dans les bras de Dame Imovane. Rien de tel qu'un bon somnifère pour vous replacer le génie.
Changement majeur au vestiaire du bloc opératoire: plus besoin de clef! La carte à puce universelle y donne accès maintenant. On a déplacé le casier des chirurgiens-remplaçants, qu'on appelle ici des «locum», à la suite de l'expression latine «locum tenens», laquelle est surtout employée chez les anglophones. Une affiche écrite à la main sur mon casier: SPARE. Encore là, il faut savoir un peu d'anglais. Un «spare», en bon français, c'est «une roue de secours». Je me dis qu'on m'a très bien fiché, une roue de secours, c'est ce que je suis, effectivement, à Campbellton.
Trois consultations à l'étage aujourd'hui. Deux octogénaires. L'un en perte d'autonomie, ne parlant ni n'avalant ni ne marchant; son médecin insiste qu'on lui installe une sonde stomacale à travers la paroi abdominale antérieure pour qu'on puisse le nourrir artificiellement. Je me dis que ce monsieur, à proprement parler, a cessé de vivre et que ses médecins ne devraient pas prolonger son attente sur les berges du Styx... Il semble que la famille insiste pour que tout soit tenté. L'autre, octogénaire lui aussi, saigne de son gros intestin. Il ne paraît pas ses quatre-vingt années, discute comme un quinquagénaire. A conduit de la machinerie lourde toute sa vie. Sa femme dit que la seule chose qu'il conduit maintenant, c'est la «pitonneuse» de la télévision. Il rit de bon coeur. Je lui dis que son saignement devrait s'arrêter tout seul. Le troisième patient vient de Nouvelle, un bled localisé sur la rive nord de la baie des Chaleurs, à trente minutes d'ici en auto. Diarrhée incessante depuis l'aube. Ne me paraît pas mal en point, pourtant. Pesait trois cent vingt-cinq livres. En pèse moins de deux cent à l'heure qu'il est. Et il maigrit encore. N'avait pas le choix. Maux de dos.
Voilà. Voilà ma journée. Ce soir, je regarderai le Canadien perdre un autre match en Caroline...
Delhorno
Changement majeur au vestiaire du bloc opératoire: plus besoin de clef! La carte à puce universelle y donne accès maintenant. On a déplacé le casier des chirurgiens-remplaçants, qu'on appelle ici des «locum», à la suite de l'expression latine «locum tenens», laquelle est surtout employée chez les anglophones. Une affiche écrite à la main sur mon casier: SPARE. Encore là, il faut savoir un peu d'anglais. Un «spare», en bon français, c'est «une roue de secours». Je me dis qu'on m'a très bien fiché, une roue de secours, c'est ce que je suis, effectivement, à Campbellton.
Trois consultations à l'étage aujourd'hui. Deux octogénaires. L'un en perte d'autonomie, ne parlant ni n'avalant ni ne marchant; son médecin insiste qu'on lui installe une sonde stomacale à travers la paroi abdominale antérieure pour qu'on puisse le nourrir artificiellement. Je me dis que ce monsieur, à proprement parler, a cessé de vivre et que ses médecins ne devraient pas prolonger son attente sur les berges du Styx... Il semble que la famille insiste pour que tout soit tenté. L'autre, octogénaire lui aussi, saigne de son gros intestin. Il ne paraît pas ses quatre-vingt années, discute comme un quinquagénaire. A conduit de la machinerie lourde toute sa vie. Sa femme dit que la seule chose qu'il conduit maintenant, c'est la «pitonneuse» de la télévision. Il rit de bon coeur. Je lui dis que son saignement devrait s'arrêter tout seul. Le troisième patient vient de Nouvelle, un bled localisé sur la rive nord de la baie des Chaleurs, à trente minutes d'ici en auto. Diarrhée incessante depuis l'aube. Ne me paraît pas mal en point, pourtant. Pesait trois cent vingt-cinq livres. En pèse moins de deux cent à l'heure qu'il est. Et il maigrit encore. N'avait pas le choix. Maux de dos.
Voilà. Voilà ma journée. Ce soir, je regarderai le Canadien perdre un autre match en Caroline...
Delhorno
jeudi 5 avril 2012
VITALITÉ I: VITALITÉ OU VITALITY?
VI-TA-LI-TÉ! C'est le vocable dont s'est affublé l'organisme qui chapeaute la distribution des soins de santé et de services sociaux dans la région du nord-ouest du Nouveau-Brunswick. L'équivalent de nos Agences québécoises. Peux-tu croire, Gibus, appeler un réseau de santé VITALITÉ? Ça n'aurait pu arriver ainsi chez nous, au Saguenay, au Québec... Nos fonctionnaires auraient concocté un sigle inodore, fade et incolore, de type CRSSS, CLSC, UQAC OU FADOQ. Nous sommes ici au Nouveau-Brunswick, ne l'oublie pas, province bilingue. Il faut cogiter de part et d'autre de la clôture et finalement s'asseoir dessus! Léger biais, toutefois: je me rends compte qu'on écrit VITALITÉ à la française sur les deux terroirs, en dépit de la clôture! Le terroir anglo aura-t-il la même vitalité sans son Y?
Moi, j'aime bien les noms de personnes pour immortaliser l'immortel. Ou encore ceux bourrés d'histoire, de faits illustres, de longueur de temps. Le panache, voilà ce qui me plaît, ce qui m'allume: HÔTEL-DIEU DE PARIS, SORBONNE, INSTITUT PASTEUR, CHICOUTIMI, TIKUAPE, COUCHEPAGANICHE. Je t'ai fait un copier-coller de ce que rapporte Google à propos de ce duo: VITALITÉ-VITALITY.
Moi, j'aime bien les noms de personnes pour immortaliser l'immortel. Ou encore ceux bourrés d'histoire, de faits illustres, de longueur de temps. Le panache, voilà ce qui me plaît, ce qui m'allume: HÔTEL-DIEU DE PARIS, SORBONNE, INSTITUT PASTEUR, CHICOUTIMI, TIKUAPE, COUCHEPAGANICHE. Je t'ai fait un copier-coller de ce que rapporte Google à propos de ce duo: VITALITÉ-VITALITY.
| vi·tal·i·ty (v
n. pl. vi·tal·i·ties
1. The capacity to live, grow, or develop: plants that lost their vitality when badly pruned.
2. Physical or intellectual vigor; energy. See Synonyms at vigor.
3. The characteristic, principle, or force that distinguishes living things from nonliving things.
4. Power to survive: the vitality of an old tradition.
vitalité (n.f.)
1.caractère de ce qui manifeste de la vie; dynamisme, énergie.
vitalité (n.)
1.manière de parler avec vivacité, enthousiasme, imagination.
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A tout événement, je suis arrivé hier soir, 4 avril 2012, à Campbellton. Air Jazz, Montréal-Bathurst. Vol sans histoire. Une Chevrolet Impala m'attendait sur le stationnement. Impala. Depuis que National Geographic nous emmène dans les grandes plaines africaines, je sais ce qu'est un impala. J'ai peine à imaginer les liens que GM a pu établir entre son Chevrolet Impala et le ruminant des plaines du Serengeti.
VITALITÉ me loge au Super8 de Campbellton. Je ne fais point pitié. Mais il me faut avouer que leurs téléviseurs de 20 pouces, épais comme les anciennes boîtes à beurre, gâchent mon plaisir de regarder les Canadiens de Montréal et le Masters à Augusta. J'aurai sans doute le temps de mourir avant que les proprios n'achètent les écrans plats samsungniens de 55 pouces.
Voilà. Le Canadien vient de battre Guy Boucher. Je m'endors. Ma garde commence demain matin à 8 heures.
Delhorno
VITALITÉ me loge au Super8 de Campbellton. Je ne fais point pitié. Mais il me faut avouer que leurs téléviseurs de 20 pouces, épais comme les anciennes boîtes à beurre, gâchent mon plaisir de regarder les Canadiens de Montréal et le Masters à Augusta. J'aurai sans doute le temps de mourir avant que les proprios n'achètent les écrans plats samsungniens de 55 pouces.
Voilà. Le Canadien vient de battre Guy Boucher. Je m'endors. Ma garde commence demain matin à 8 heures.
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